7.12 Deux comptes-rendus anonymes dont un devoir de réserve

VI - Les témoignages - Grande Poste les manifestants

1 - Radio France V diffuse une émission de musique légère : un compte rendu anonyme

2 - Témoignage anonyme X, désire garder l'anonymat - devoir de réserve

 

 

1 - Radio France V diffuse une émission de musique légère : un compte rendu anonyme


9 heures.

Des tracts émanant de l’OAS. Toute la population d’Alger et des environs est invitée à se rendre en cortège aux abords de Bab el Oued. Il doit s’agir précise le tract d’une manifestation silencieuse, désarmée, (le mot est souligné) comme il sied au deuil.

Car c’est bien le deuil de Bab el oued que tous les algérois portent aujourd’hui. Et s’ils se portent aux abords du quartier martyr ce n’est pas pour provoquer, mais pour fléchir les autorités, pour les apitoyer, pour parler à leur cœur, pour leur demander d’humaniser ce blocus.

Rien de comparable avec les manifestations parisiennes aux cris de « OAS assassins » ponctués de jets de boulons sur le service d’ordre.La route que doit suivre le cortège est fixée comme suit : départ du Plateau des Glières, à 15 heures, puis rue d’Isly, rue Dumont d’Urville, Square Bresson, Place du Gouvernement et Avenue du 8 novembre où se trouvaient les premiers éléments du barrage.

Le Plateau des Glières, 1ère étape de la manifestation est délimitée par le Monument aux Morts, la Grande Poste et la statue de Jeanne d’Arc.C’est là un haut lieu de l’Algérie française. C’est aussi un haut lieu de la trahison.

Du haut du balcon du Gouvernement général, le Président de la 5ème   République a prononcé le fameux « Je vous ai compris ». A quelques mètres de là, les gendarmes du colonel Debrosse ont fusillé des innocents le 24 janvier 1960.

10 heures Rue Michelet.

Des petits groupes se forment pour lire les tracts épinglés aux ficus, collés aux vitrines, apposés sur les lampadaires. Cependant que France V reprend la situation en main. Après cette information absurde mais dont je garantis formellement l’authenticité « la grève à Alger est virtuellement terminée, cependant le travail n’a pas repris », après cette information donc, on nous fait savoir que toute manifestation est interdite, que le dernier conseil des ministres a défini à l’armée sa position, que FOUCHET a reçu à ce sujet « des ordres précis » et que la manifestation prévue pour cet après-midi sera empêchée « par tous les moyens ».

Nous voilà donc prévenus. Mais pourquoi donc interdire à tout prix cette manifestation alors que la Délégation générale ne cesse de nous répéter que les Européens se sont désolidarisés des meneurs qui les entraînent au suicide. Le mieux serait de permettre, pour le voir avorter de lui-même, le mouvement prévu pour cet après-midi.

11 heures.

Un soleil cruel. Avec le retour des chaleurs, nous comprenons les pêcheurs de Chiffalo qui, les dimanches d’été, au retour de la messe, portent en sautoir leurs souliers vernis reliés l’un à l’autre par leur cravate.Apéritif dans un café de la rue Auber face au cinéma Empire, dans le quartier Hoche, tristesse des visages.
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 Une voiture de la gendarmerie, équipée d’un haut-parleur passe lentement dans la rue : « Algéroises, Algérois, toute manifestation est interdite. L’armée fera son devoir et dispersera la foule par tous les moyens ». D’une façon ou d’une autre, « Par tous les moyens ». Arsenal dialectique d’aujourd’hui ou bien alors empressement des valets à reprendre l’expression du maître quand elle leur a plu ?

Midi.

Le café se vide. Au-delà de la tristesse des visages, j’ai pu lire la résolution de ces hommes qui ont décidé, tacitement, malgré les « ordres précis, les moyens et les garanties » les menaces et les conseils, de rendre à Bab el Oued l’hommage dû au martyr. N … est toujours à mes côtés. Pendant le déjeuner, pris au comptoir, il me parle maintenant de son métier.

Le plus beau du monde disait CAMUS. Le plus laid quand la vérité est bâillonnée. Il me rapporte, notamment, les dernières perfidies de la censure qui pousse toujours le zèle jusqu’au grotesque. Information de France V : toute manifestation est interdite. Il est encore fait appel à la raison des Algérois. Il leur faut se désolidariser des meneurs qui … que … etc. …

13 heures

Par petits groupes descendant le boulevard Saint Saens et la rue Michelet, les Algérois se dirigent lentement vers le Plateau des Glières. Les magasins ont fermé leurs portes, les cafés ont baissé leurs rideaux. C’est, demandé par le tract, la grève qui doit permettre à tous les Algérois d’assister à la manifestation.

La rue Michelet est maintenant noire de monde. Mais c’est là une foule peu ordinaire. Compartimentée en groupes, en familles, c’est un peu comme si tous les promeneurs d’Alger s’étaient donné le mot pour orienter dans la même direction leur première sortie printanière. Toilettes du dimanche.

1ère apparition des décolletés. Beaucoup d’enfants. Des vieillards qui, certainement, ne comptent pas aller jusqu’à Bab el Oued mais veulent faire eux aussi, un brin de conduite à ce pèlerinage de l’espoir. Des hommes portent toutes leurs décorations. Si les visages étaient moins graves, moins recueillis, j’oserais comparer cette animation à celles qui régnaient lors des grandes braderies d’Alger, les 1ers et 2 juillet de chaque année, aux beaux jours de la paix française.

Même les mots se sont chargés d’un sens douloureux et je viens d’écrire étourdiment ce mot braderie qui représente pour nous, sous son air anodin, quels lancinants rappels ! Je suis moi-même en compagnie de parents. Mon oncle et moi essayons d’évaluer la foule d’une façon plus conforme à la réalité que ne le fera demain la radio officielle. 15.000 personnes, di-il et nous ignorons encore si Hussein-Dey, Belcourt, le Ruisseau, Maison-Carrée, Kouba, pourront se joindre à nous.

14 heures 15

Foule silencieuse. Des jeunes gens portant drapeaux tricolores ont lancé quelques slogans, vite réprimés par des injonctions au silence. Autour de moi, des mines outrées signifient une fois de plus qu’il s’agit de conduire dignement le deuil. Les premiers accents d’une Marseillaise se perdent dans un « chut » général.

Aux balcons, des drapeaux tricolores cravatés de noir. 1er barrage, 1ère halte à la hauteur du « Coq Hardi ». Flanc contre flanc, des camions de l’infanterie coloniale bouchent sur toute sa largeur la rue Charles Péguy (prolongement de la rue Michelet), des marsouins au coude à coude sur les trottoirs.

La tête du cortège négocie le passage avec un capitaine de la Coloniale barbe et cheveux grisonnants. Le capitaine, juché sur le marchepied d’un camion, demande aux manifestants de respecter les consignes officielles, « si je vous laisse passer, vous serez arrêtés au barrage suivant ». Adouci par l’air bonhomme des manifestants, il sourit. 1ère infraction à la règle d’or du silence : applaudissement de toutes parts. « La Colo avec nous ! ». 1ers accents d’une Marseillaise vite absorbée par la dignité retrouvée du cortège. Opération « charme » : les femmes, les jeunes filles se jettent au cou des militaires. Le barrage est ainsi franchi. Quelques mètres et un barrage reste encore à franchir pour atteindre le Plateau des Glières où sont stationnés des véhicules militaires.

14 heures 30

Second barrage, seconde halte, très courte à la hauteur de la chemiserie « Rodrigue ». Des tirailleurs musulmans cette fois. Il n’y a même pas de pourparlers avec l’officier. Les militaires s’écartent d’eux-mêmes pour laisser s’écouler lentement la foule. Au passage nous adressons des signes d’amitié aux musulmans.

Nous voilà rendus au Plateau des Glières avec une demi heure d’avance sur l’horaire prévu. Un hélicoptère Sikorski tourne au-dessus de la foule qu’il nous est maintenant difficile d’évaluer. Aussi loin que porte la vue, nous voyons des rues Michelet-Péguy, affluer sans cesse les manifestants.

Les deux premiers barrages ne se sont pas refermés. La foule qui s’est un moment égayée sur l’esplanade paraît reprendre sa marche et vouloir malgré l’avance sur l’horaire, se reformer en cortège. Ce sont les jeunes gens, l’avant-garde, qui sont cause de cette impatience.

Nous passons devant la Grande Poste aux marches désertées, impressionnante lorsque son grand portail est clos. Puis nous nous engageons dans la rue d’Isly.Un moment d’hésitation devant le 3ème barrage formé encore par des tirailleurs algériens en tenue de combat, l’arme au pied, qui figurent un mince cordon sur la largeur de la rue d’Isly. Quelques métropolitains parmi eux.

Les tirailleurs quittent la chaussée et se groupe sur le trottoir de l’agence Havas, qui forme l’angle de la rue d’Isly et de l’avenue Pasteur. De nouveau le cortège est en marche. Toujours aussi calme, silencieux. Passant à proximité des tirailleurs, j’entends un sergent musulman dire en contemplant la foule, avec une rage mal contenue « Ah si on me laissait faire ! ». Je rapporte le propos à mes parents.

Une fois franchi ce 3ème barrage, l’allure du cortège s’est accélérée. Nous nous arrêtons un instant sous le porche d’un immeuble, je vois défiler bon nombre de visages amis. Une étudiante en lettres s’approche de moi et me confie son inquiétude que je juge vaine « ils ne m’ont pas l’air très rassurants », dit-elle, en me montrant du regard les tirailleurs. Enfin nous sommes arrivés jusqu’ici, autant aller jusqu’au bout maintenant ».

14 heures 45

Nous sommes demeurés immobiles à regarder avancer le cortège. Sans doute un barrage plus efficace a stoppé l’afflux des manifestants, parce que maintenant derrière le barrage la foule parait clairsemée. Levant les yeux vers les terrasses de l’immeuble HAVAS qui domine ce carrefour Isly-Pasteur, j’y aperçois des tirailleurs au coude à coude. Je dis même à mon oncle que si les manifestations parisiennes étaient canalisées de cette façon, il y aurait moins d’incidents car les aspirants troublions seraient vite découragés à la vue d’un service d’ordre si impressionnant.

Nous reprenons lentement la route. Lentement parce que la queue du cortège est en majorité composée de femmes, de vieillards, de jeunes filles, de familles accompagnées de jeunes enfants. C’est le moment où le cordon de tirailleurs reprend position au centre de la chaussée.

Dans la foule nous nous sommes perdus de vue. Mon oncle me demande de rattraper mes deux tantes qui vont devant et de leur conseiller de ralentir leur marche. Je presse le pas, les rejoints sans peine, et tandis que je m’en reviens vers mon oncle resté à l’angle de la rue Gueydon (rue perpendiculaire à la rue d’Isly) la 1ère rafale crépite.

C’est un soldat musulman du barrage, je l’ai vu, qui a ouvert le feu, à bout portant, dans le dos des manifestants. Le reste ce que j’ai vu sera rythmé par ma fuite en avant, syncopée d’hésitations et d’espoir d’abri.

A travers un brouillard de corps qui s’amoncellent, de sang qui rougit les trottoirs, qui asperge les murs, je vois un fusil mitrailleur s’installer au milieu de la chaussée et les deux servants, le tireur et le pourvoyeur le mettre posément en action.

Panique atroce, sans cris ou alors est-ce le bruit de la fusillade intense maintenant qui couvre les appels des blessés, des mourants. Des corps jonchant la chaussée. Des monceaux de cadavres sous lesquels s’agitent encore des blessés. Des rangées entières de personnes sont fauchées et s’abattent comme des cartes jetées sur la table d’un geste arrondi.

Scènes d’horreurs : un petit groupe de personnes a cru trouver abri derrière la vitrine en renfoncement du magasin Prénatal. Le fusil mitrailleur les a repérées dans cet abri illusoire, les vitres volent en éclat, des corps s’abattent. Lorsqu’ils sont à terre, le fusil mitrailleur vient encore les animer de tressautements.

Du sang inonde les layettes exposées dans la vitrine.Un jeune homme défonce de la tête  la vitrine d’exposition de Monoprix. Quelques personnes trouveront asile ici et devront la vie à ce volontaire gravement blessé. D’autres moins heureux essayent dans leur affolement  de défoncer la grille de fer d’un cinéma, alors qu’un portail voisin est ouvert. Les fusils mettent fin  à leur agitation désespérée. Le fusil mitrailleur s’acharne encore sur les corps inanimés et les retourne dans la poussière qui boit leur sang.

Les blessés qui rampent inexplicablement vers les tueurs sont achevés froidement. Est-ce la crispation des mâchoires pendant le tir, mais j’ai cru voir des sourires sinistres sur leurs faces. « Couche-toi là, dit un tirailleur musulman à un vieillard, tu ne te relèveras plus ! » Une femme âgée, également blessée, est achevée par un musulman sous les yeux de l’officier de tirailleur, un lieutenant.

Des hommes se précipitent les bras au ciel au devant des militaires : « Halte au feu ! Halte au feu ! » « Au nom de la République ne tirez pas sur des Français ». Les fusils, les mitraillettes, le staccato du fusil mitrailleur mettent fin à cette profession de foi du désespoir.

Je trouve enfin un abri dans la rue Gueydon. La fusillade est toujours aussi forte. Pourtant des sauveteurs commencent à ramper vers le coin de la rue et tirent indistinctement, morts et blessés par les pieds. Souvent aussi, ils s’affaissent à leur tour.

Un vieillard, portant rosette de la Légion d’honneur, est ainsi ramené expirant. Sa main gantée de chamois erre sur le revers de son veston. Il désigne sa décoration. « Allez leur dire que je suis plus Français qu’eux ! ».

D’un balcon, pour recouvrir son visage que la mort a déjeté, tombe un drapeau tricolore. Une jeune fille de 20 ans, tuée d’une balle dans la tête, est portée par des hommes bouleversés, mêlant leurs larmes au sang qui inonde leur visage. Dans leur égarement ils la monteront au 5ème étage de l’immeuble. L’un d’eux me dit : « ses parents ne sont pas là, nous sommes venus la chercher chez elle. C’est nous qui l’avons conduite à la mort ».

Les blessés qui peuvent encore se traîner affluent vers les couloirs d’immeubles. Un prêtre, (on m’a affirmé par la suite qu’ils étaient deux) administre sous les balles des sacrements hâtifs aux corps, confondant leur sang. Au plus fort de la mitraille, la sirène d’une voiture de pompier. La voiture est mitraillée, 4 pompiers sont tués.

Le docteur MASSONNAT, professeur à la faculté d’Alger, se penche sur un blessé, défait sa cravate qui servira de garrot. Une rafale le couche sur le blessé qu’il secourait. La rue d’Isly est maintenant peuplée de cadavres. De l’angle de la rue Gueydon, j’aperçois ce champ de bataille inhabituel. Les manifestants ont, dans leur fuite, abandonné chaussures, sacs, vestes. Malgré ce vide, le tir continue, aussi nourri.

Les fils électriques des trolleybus, coupés, pendent lamentablement sur ce carnage. Cependant que toujours la même voix, semble-t-il, alors que vraisemblablement il s’agit d’une relève tragique, la même voix crie : »Halte au feu ! Halte au feu ! Nous sommes Français, nous sommes Français ! ». Et se perd dans un râle de désespoir ou de mort.

Un blessé à l’omoplate se réfugie dans le couloir du 60 de la rue d’Isly. Un musulman quitte sa position et l’achève d’une rafale de mitraillette sous les yeux des personnes réfugiées à l’entresol. Au 2 de la rue Gueydon, une femme apercevant trois journalistes anglais, leur demande d’aller chercher un médecin pour une jeune blessée. « Où le trouver disent-ils ? » « A la clinique Lavernhe, avenue Pasteur. Ce n’est pas loin d’ici. Montrez vos cameras, on ne vous tirera pas dessus ! » « Mais c’est que justement ils tirent sur tout le monde ! dit l’un d’eux très pâle » « Alors allez le dire en Angleterre. Allez leur dire que la France veut nous obliger à vivre avec des assassins, à leur obéir … ! ».

Journalistes anglais ! Je vous pose la question ? L’avez-vous dit ce que vous avez vu ? Vous qui étiez aussi affolés, aussi consternés que nous, ce lundi 26 mars et qui aviez peur – l’un de vous me l’a dit – que les tueurs viennent jeter des grenades dans les couloirs d’immeubles. Vous vouliez fermer la porte au risque de couper leur retraite aux blessés, aux fuyards !La fusillade se tait maintenant, et après l’enfer de la mitraille, des voix déchirantes se font entendre aux balcons : « Assassins ! Nazis ! ».

Quelques rafales isolées font taire les protestations de rage. Un israélite est ainsi tué à son balcon. On viendra nous parler de provocation. Tandis que j’écris ces lignes, la radio nous annonce le résultat de l’enquête de Michel DEBRE. Il affirme que des coups de feu sont partis des terrasses. Or toutes les terrasses étaient occupées par les tueurs de l’Armée. La fusillade s’est calmée.

Les gens sortent des couloirs consternés et se dirigent, écrasés par le désespoir, vers ceux qui peuvent encore être sauvés. Au moment où des groupes se forment autour des corps étendus, pataugent dans le sang déjà caillé, pour relever les victimes, une second fusillade éclate décourageant pour l’éternité quelques uns des sauveteurs. Un préparateur en pharmacie pense que sa blouse blanche lui permettra de se pencher sur les victimes. Des balles sifflent autour de lui et il est forcé de regagner son abri.

De nouveau le calme, déchiré par des sanglots, des cris, des appels. « Monsieur, vous n’avez pas vu un enfant de 10 ans ? Je suis sa grand-mère. Si je n’avais pas peur du sang, j’irai chercher dans la rue. Il est peut-être encore vivant … L’égarement : « Ma femme, où est ma femme ? me demande cet inconnu en m’étreignant le bras. Elle est morte et vous avez peur de me le dire ».

…………..

Je m’avance vers la rue d’Isly. Aux balcons pavoisés, les figures de proue du désespoir. Le crêpe des drapeaux semble avoir obscurci le ciel. Je risque un regard. Les tueurs sont toujours là, en position de tir. Ils se repaissent de la vue des cadavres et des mourants toujours inaccessibles aux sauveteurs.

Cette fois je les vois sourire ! Un lieutenant va d’un groupe à l’autre, très nerveusement. Odeur épouvantable du sang mêlé à celle de la poudre ! Tandis que le calme semble rétabli, des secours s’organisent, d’abord timides, puis les gens s’enhardissent et traversent la rue, courent d’un immeuble à l’autre. Et de nouveau ce sont les larmes des retrouvailles, de l’angoisse ou de la douleur.

C’est le moment que choisissent les tueurs pour fusiller une 3ème fois les petits groupes éplorés et les sauveteurs. Mêmes scènes atroces. Des blessés qui rampent des morts, et des cris cette fois, des cris couvrant la fusillade, le fonds de l’horreur semble avoir été atteint par cette nouvelle intervention contre le désespoir.

Je retourne vers mon abri où se tiennent mes parents, où mon oncle qui est médecin examine une blessure. Dans la rue Gueydon un radioreporter enregistre les premières déclarations des témoins. Des bribes de phrases à peine articulées. Tous se répandent en insultes contre le Président de la République.

Aucun de ces cris de douleur ne sera retransmis. Pas même la courageuse déclaration de Mr. R. ancien député d’Alger qui d’une voix ferme teintée de colère, mais très maître de lui, rapporte les évènements dans leur sanglante chronologie. Il insiste sur le fait que cette tuerie était préméditée, orchestrée : premiers barrages franchis sans difficultés, dernier barrage se refermant sur le cortège, soldats aux balcons pour dominer la situation et parer à une riposte éventuelle et enfin la tuerie, persévérante, obstinée puisqu’elle a duré 20 minutes, sans compter les deux nouvelles récidives.

Détail important : le potentiel de tir de ces deux sections de tirailleurs  équipées autrement que pour assurer un simple service d’ordre. Le député conclut qu’il faut imputer cette tuerie au Président de la République puisque c’est sa lettre « amicale » à son premier ministre qui a réglé détails et procédures de ce carnage. Mais cette déclaration ne passera pas sur les ondes, pas plus que ne seront mentionnés dans la presse les noms des enfants tués au cours de cette journée. Il s’agissait évidemment de ménager les grandes consciences encore ébranlées par l’attentat qui à coûté la vie à la petite Delphine RENARD.

Cette fois les armes se sont tues. Les bourreaux n’occupent plus la chaussée. Ils ont été alignés devant l’agence Havas. Mais ils restent encore menaçants et seuls, ceux que le désespoir aveugle, ceux qui ont reconnu parmi les morts un être cher, ceux-là seuls s’avancent jusqu’au milieu de la rue pour invectiver les tueurs qui gardent la même impassibilité souriante.

Des ambulances arrivent. Des brancards sont distribués. On charge à la hâte les blessés qu’on transporte à pieds jusqu’à la clinique Lavernhe. Un jeune homme, sur un brancard, implore d’une voix cassée : « Laissez-moi par terre, moi je m’en tirerai. Occupez-vous plutôt des morts. Ne les laissez pas dans le caniveau, comme des chiens crevés. Ils méritent mieux que ça ». A travers la grosse toile du brancard, son sang commence à perler. Il perd connaissance tandis que ses lèvres soudain blanches s’ouvrent sur une velléité de cri.

Les pompiers retournent les cadavres, les dénombrent tandis que les infirmiers chargent les blessés sur des ambulances. Tous, morts et blessés, sont atteints dans le dos. Tous ont été frappés à bout portant. On voit encore sur les vestes claires d’été, des traces de poudre autour des blessures  béantes. Leur visage convulsé que la mort et la barbarie ont choisi au hasard : jeunes filles, jeunes garçons et vieillards.

J’aide à brancarder un blessé. Au moment où nous passons devant les tueurs, un infirmier de l’hôpital de Mustapha laisse éclater sa colère. Les militaires alors silencieusement nous épaulent et les yeux noirs des fusils suivent notre marche alourdie. Nous leur tournons maintenant le dos je ferme les yeux guidé par la poignée du brancard pesant sur mon épaule.

A chaque pas que je fais, je m’attends à ce que la fusillade recommence.De retour de la clinique qui se trouve à 250 mètres du carrefour Isly-Pasteur, nous repassons devant les têtes sinistres toujours souriantes. Nouveau chargement de blessés. Un infirmier reconnaît un ami parmi les morts. Il oublie le brancard à soulever, s’agenouille et se met à pleurer « Mon pauvre Norbert ! Qui est-ce qui va prévenir ta mère ? Moi, je n’ai pas le courage de le faire.

Le dénombrement des morts continue. Une famille de 4 personnes a péri dans la fusillade. Un commandant en retraite qui avait arboré toutes ses décorations pour la circonstance. Une vieille directrice d’école en retraite. Une petite employée de banque.

Je préfère être occupé à brancarder plutôt que de regarder ce spectacle atroce duquel mes yeux se détachent difficilement. Mais il n’y a plus de brancard disponible. Les ambulances sont parties avec leur premier butin sanglant. Un jeune médecin arrive de Bab el Oued. Il a franchi le barrage : la misère à secourir a pour un moment changé de place. Je rejoins mes parents. Des coups de feu sporadiques claquent.

Rasant les murs, nous abritant dans chaque entrée de maison, nous gagnons par petites étapes affolées le cabinet médical de mon oncle. De larges flaques de sang sur l’escalier. Des femmes, un jeune homme viennent s’abriter dans la salle d’attente. Tous laissent parler leur douleur.

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Des gens de milieux différents, de condition inégale. Pourtant la même souffrance, et surtout, la même espérance bafouée, insultée, mitraillée. Cette vieille femme d’origine italienne qui pleure à chaudes larmes : « Où est mon fils? Mon mari ? Mon fils de 20 ans ! Je n’ai que celui-là ! S’ils me l’ont tué, quitte à mourir moi aussi j’entrerai avec une grenade dans une caserne ! On est pourtant des Français comme eux ! Mon Dieu ! Vous permettez ça ! Qu’est-ce qu’on va devenir ? Ils veulent nous faire partir. Oui mais où ? » Et ses pleurs s’exaspèrent dans un cri.

Puis chacun téléphone, tâchent de rassurer des parents, charge des amis, des voisins de cette délicate mission. Enfin après avoir acquis l’assurance que la fusillade ne récidivera pas, nous gagnons la rue.

Nous évitons de passer devant les tueurs demeurés au même endroit. Pour gagner le quartier Saint Saëns, nous faisons un très long détour par les hauteurs d’Alger. Cette marche inquiète, accablée, me fait penser à la préfiguration d’un exode.

Des passants aux visages douloureux nous arrêtent, nous demandent des précisions sur le nombre de morts, de blessés. Nous ne pouvons pas encore l’évaluer. Nous apprenons avec stupeur que dans la ville, les mêmes scènes se sont produites en moins spectaculaire : rue Charras par exemple : « Les militaires du contingent ont fait des cartons sur des personnes isolées » me dit un étudiant en médecine rencontré rue Debussy. « Une femme a été prise comme cible par une patrouille au centre d’Alger et achevée selon la règle du jeu ».

Centre d’Alger encore, une patrouille interpelle M.G. que nous connaissons. Papiers d’identité, fouille, M.G. a une arme. Il tend au militaire son revolver et tandis qu’il cherche la pièce justifiant le port d’arme, un militaire passe derrière lui et l’abat d’une balle dans la nuque.

Enfin arrivés. Fébrilement nous cherchons des informations. Ou plutôt, accrochés aux petites ondes, nous leur demandons de nous confirmer ce que nous avons vécu, croyant encore à un cauchemar. Emission de musique à Europe n°1.

Enfin reportage véridique de J.C. PARKAS qui, sur les ondes de Radio Luxembourg, qualifie de sauvagerie effrénée ce que nous avons vécu.

Ce reportage ne sera plus retransmis.

Il est seulement 20 heures.

La ville est déserte, prostrée. D’autant plus qu’un hélicoptère a dispersé les rares passants – époux séparés, mères affolées à la recherche de leurs enfants – en lançant des grenades lacrymogènes

Radio France V diffuse une émission de musique légère.
 


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