6.3 - Au cœur de la fusillade

 

4 - Ferrandis Monique : ... et tout à coup, j'ai vu sortir d'une arme des flammèches bleues ... après j'ai entendu le bruit de tonnerre qu'a fait l'arme
Ma sœur n'est pas morte d'un coup, elle m'a dit ...

Témoignage dans "Un crime sans assassins de Francine Dessaigne et Marie-Jeanne Rey  pages 176-181

Je m'appelle Monique Ferrandis. J'ai été blessée le 26 mars 1962 et je vais essayer de vous raconter ce que j'ai vécu.

A la télé, Christian Fouchet avait dit ce jour-là: "la manifestation est interdite et sera réprimée par tous les moyens."

En effet, ils ont mis tous les moyens pour nous réprimer. Ils ont osé donner ordre à l'armée française de tirer sur la population, sur des femmes, sur des enfants, sur des hommes qui n'avaient rien fait, qui venaient simplement soutenir le quartier de Bâb el Oued, assiégé par les forces de l'ordre. Ils ont osé en effet tirer sur des innocents : ma sœur Renée, 23 ans, a été tuée de deux balles dans la tête, ma sœur Annie, 17 ans, a été blessée d'une balle dans le ventre et moi-même j'ai été blessée grièvement puisque j'ai reçu trois balles, je n'avais que 19 ans et demi.

Il y avait de nombreux barrages mais aucun ne nous a fait de difficultés pour nous laisser passer, bien au contraire puisqu'en riant ils nous disaient "Oh si vous forcez le barrage, on vous laissera passer!". Mais il n'y avait même pas besoin de le faire, les barricades s'ouvraient et on passait. Tout au log du chemin cela a été comme ça ... ils ne nous ont rien dit. Nous avons monté la rue Charras. Au début de la rue d'Isly, à la hauteur de la banque du Crédit foncier, il y avait un cordon de militaires, en kaki, avec le casque comme s'ils étaient en guerre avec le filet par-dessus. Il n'avait pas de signe distinctif donc je ne peux pas dire de quelle arme ils faisaient partie. Nous étions à cet endroit-là et ma sœur Renée a commencé à discuter avec un jeune officier ou sous-officier du cordon de police. C'est la dernière fois que je l'ai vue. Nous étions donc à hauteur du Crédit foncier, en bordure du trottoir. J'ai commencé à regarder autour de moi à la recherche de mon amie Jacqueline Cazayous avec qui j'avais rendez-vous. Malheureusement le lendemain j'ai appris, qu'elle aussi avait été tuée.. la pauvre. Elle n'avait pas 20 ans. Mon regard alors parcouru le cordon de militaires, et tout à coup, j'ai vu, d'une arme sortir des flammèches bleues ..... ça avait suffi pour que je comprenne qu'ils avaient osé tirer. Après j'ai entendu le bruit de tonnerre qu'a fait l'arme.

Les gens se sont mis à courir et à ce moment-là j'ai entendu d'autres armes  comme une réponse à ce qui venait de se passer. J'ai regardé d'abord si je voyais mes sœurs Renée et  Annie. Ne les ayant pas vues j'ai pensé qu'elles s'étaient mises à l'abri. J'ai couru avec les autres en direction de la banque et je me suis jetée à plat ventre sur le trottoir. Il n'y avait pas longtemps que j'étais allongée, je sentais les balles qui passaient au-dessus, qui s'enfonçaient dans le mur, et j'ai été touchée, j'ai senti une brûlure atroce dans la fesse gauche, une brûlure qui s'est irradiée dans mon ventre, qui m'a fait énormément souffrir immédiatement. J'avais le bassin pris dans un étau... lourd avec une brûlure. J'ai appris plus tard que c'était une balle explosive [1]. J'ai d'ailleurs toujours des éclats dans le bassin. J'ai rampé un peu vers le mur, à plat ventre, en essayant d'avancer pour me mettre un peu plus à l'abri. J'ai été blessée à ce moment-là, de la deuxième balle qui m'a fait exploser le pied droit. La balle est rentrée sous le pied et, en répercutant par terre, elle a fait exploser le pied qui n'était plus que de la charpie, une bouillie atroce. Je me suis retournée sur le dos, je ne voulais pas mourir comme ça, je voulais regarder le soleil, le ciel, avant de ... parce que j'étais persuadée que j'allais mourir. Et puis je me suis dit :"c'est bête, c'est bête, tu n'as pas 20 ans, tu ne verras pas la fin de la guerre d'Algérie .." " Pendant que je me retournais, des personnes à côté de moi m'ont dit de ne pas bouger, sinon ils allaient m'achever. Et j'ai attendu, j'ai attendu que la fusillade cesse. Ça a duré pour moi une éternité parce que comme ça, d'entendre les détonations j’avais une peur ... j'étais angoissée, j'étais, comment dire paniquée, paniquée par ce qui se passait, par ce qui nous arrivait, je n'aurais jamais imaginé qu'une chose pareille puisse survenir, que l'armée nous tirerait dessus.

J'ai entendu des voix qui criaient :"arrêtez, arrêtez ! ne tirez  plus"  plusieurs fois. Mais malheureusement ça continuait. J'avais pratiquement la tête contre le mur du Crédit foncier et je regardais ces impacts de balle s'enfoncer dans le mur. Et puis d'un seul coup la fusillade a cessé comme elle avait commencé.  Des gens se sont ... ceux qui n'étaient pas blessés naturellement, se sont levés, ils sont partis en courant. Moi, malheureusement  je n'arrivais pas à bouger, j'étais ankylosée. Je regardais encore mon pied, vraiment il n'avait plus ... forme humaine. Tant bien que mal en m'agrippant au mur, j'ai réussi à me soulever. Je me suis redressée sur mon pied gauche, la jambe pendante. J'ai oublié de vous dire que j'avais reçu une troisième balle toujours dans cette même jambe, la jambe droite et cette balle avait cassé le fémur en traversant la jambe. J'avais réussi à me redresser et j'ai essayé de me sauver. Malheureusement je n'avais pas beaucoup de force, mais j'en avais quand même assez pour sauter par-dessus les cadavres, par-dessus les personnes qui avaient été tuées, il y en avait beaucoup contre le Crédit foncier. A  un moment donné, je me suis arrêtée parce que j’avais vu une femme avec les cheveux blonds courts, avec un manteau blanc et cette femme , je ne sais pas pourquoi , je n'ai pas eu le courage de sauter par-dessus. Elle était à plat ventre elle ne bougeait pas. Je l'ai contournée en sautant toujours sur un pied et je me suis dirigée vers l'entrée de la porte de Crédit foncier.

Il y avait déjà des personnes agglutinées donc je ne pouvais pas me mettre à l'abri, j'ai continué à sauter en me dirigeant vers le centre de tri. Arrivée à hauteur du boulevard. Arrivée à hauteur du boulevard Bugeaud, il y avait un cordon de CRS ou de gardes mobiles. (Il s'agit plus probablement du barrage de tirailleurs Bugeaud). Quand je les ai vus, j'ai pris peur , j'ai voulu courir, j'ai posé mon pied droit par terre, enfin ce qu'il en restait. Mon pied a glissé et je me suis affalée. Je n'avais plus de force, il m'a été impossible de me relever. Je me suis assise avec difficultés j'ai tourné le dos au cordon de police, car j'avais peur de les regarder, je ne voulais pas voir s'ils me tiraient dessus, donc je leur tournais le dos. J'ai entendu la voix de ma sœur qui m'appelait. je lui ai répondu en lui disant où j'étais. De l'endroit où elle se trouvait (à hauteur du Crédit foncier), elle m'a crié :"Ils ont tué Renée, Renée est morte! Elle ne bouge plus". J'ai cru à ce moment-là que tout s'obscurcissaient, tout devenait gris,  quelque chose me tombait dessus. On dit souvent bêtement qu'on a l'impression que le ciel nous tombe sur la tête, c'est ce que j'ai éprouvé, une oppression énorme, une angoisse encore plus insupportable. Et puis j'ai eu mal, très mal, j'ai eu l'impression que ma vue même s'obscurcissait. J'ai dit à ma sœur de venir près de moi, ce qu'elle a fait, je lui ai dit "tu es sûre, tu es sûre qu'elle ne bouge plus ? tu es sûre?" Elle m'a répondu :"oui, je l'ai secouée, je l'ai appelée, elle ne m'a pas répondu." Alors je lui ai dit :"va te mettre à l'abri, ils vont encore peut-être tirer". "Mets-toi à l'abri". Elle m'a répondu que si je ne bougeais pas, si je ne venais pas, elle resterait avec moi. A ce moment-là, des jeunes gens qui venaient porter secours aux blessés sont passés, ils m'ont transportée jusque dans le centre de tri où ils m'ont installée sur des sacs postaux.  Je perdais mon sang en abondance, je me sentais de plus en plus faible, j'avais froid, j'avais mal partout. J'ai demandé un garrot à la jambe droite au-dessus de la blessure du fémur et quelqu'un l'a fait avec sa cravate. Ensuite un monsieur est venu, il avait un pull genre jacquard, il s'est installé près de moi, il m'a prise dans ses bras et m'a serrée contre lui, et il m'a gardé comme cela, comme pour me protéger, jusqu'à l'arrivée des pompiers.

Ma sœur Annie était près de moi et nous avions été rejointes par deux amies à elle, Geneviève et Babette, des jumelles dont l'une vit été blessée. Ensuite un camion est venu, un camion bâché, on m'a mise sur une civière, cette civière sur le plancher du camion et puis les blessés sont montés ou ont été aidés. On nous a transportés jusqu'à l'hôpital de Mustapha. Pendant tout le trajet  je souffrais atrocement, je fermais les yeux et à chaque fois ma sœur Annie disait :"Monique ouvre les yeux".

Elle avait peur que je meurs, elle ne voulait pas me voir les yeux fermés. Nous sommes arrivés à l'hôpital, on m'a donné les premiers soins. Je sentais la vie partir, j'avais de plus en plus froid, je savais que c'était grave. On m'a fait une perfusion, on m'a mis des couvertures pour me réchauffer mais il n'y avait rien à faire. On m'a transportée aux urgences et là on m'a fait des transfusions ... et j'ai vu arriver mes parents. C'est un moment atroce, ils ne savaient pas que nous étions blessées, ils avaient entendu dire que ma sœur Renée, elle, avait été blessée et ils la recherchaient. En la cherchant ils étaient tombés sur Annie et moi. Maman en larmes a dit :"Comment vous aussi ? Et Renée ?"Je n'ai pas eu le courage de leur avouer que ma sœur Renée n'était plus là, qu'ils avaient perdu une de leurs filles. J'ai répondu "je ne sais pas". J'avais trop peur, j'avais une peine immense et de mon côté j'avais trop de chagrin pour pouvoir affronter le leur.

Pendant que mes parents partaient dans d'autres services nous avons été dirigées vers le centre Pierre et Marie Curie pour être opérées de toute urgence car tous les blocs opératoires à Mustapha étaient occupés. On nous emmenées directement au bloc opératoire et on m'a endormie immédiatement pour m'éviter de trop grandes souffrances. Ma sœur Annie se trouvait dans le bloc opératoire à côté. Mon opération a duré plus de quatre heures. Le lendemain matin, quand je me suis réveillée, j'étais surprise de me trouver là. J'étais persuadée la veille que si je ne mourais pas, je serais au moins amputée.

Or j'avais toujours mon pied droit. Les chirurgiens m'ont avertie que cela pouvait n'être malheureusement que provisoire car on ne savait pas l'évolution que cela aurait et que de toute façon l'amputation pouvait se produire. Pendant plusieurs jours j'ai vaincu dans cette angoisse-là, avoir le pied amputé à peu près jusqu'à la moitié du tibia. Et puis ça s'est rétabli, sauf qu'une partie de mon pied était nécrosé, il a fallu quand même m'amputer du deuxième orteil et j'avais perdu sous le choc de la balle plusieurs os (métatarses). Depuis d'ailleurs j'ai le pied complètement déformé.

Quelques jours plus tard, quarante-huit heures, je crois, la police est venue me poser des questions, me demander ce que j'avais vu. Alors je leur ai dit la vérité, j'avais vu un homme tirer, il faisait partie du barrage, il était de l'autre côté, à hauteur d'un bar qui se trouvait face au Crédit foncier (note: c'est le Derby). Ce militaire je l'ai vu, je le vois encore, je leur ai dit :"je l'ai vu tirer!" Ils ont essayé de me faire avouer qu'il y avait des hélicoptères  qui passaient et que le bruit des pales aurait pu faire croire que c'était un bruit de tir ... et que le militaire affolé aurait pu tirer... j'ai certifié que non, il n'y avait rien à ce moment-là, c'était délibérément que le militaire avait tiré. Je pense qu'il avait des ordres pour ne pas me croire. De toute façon, ils n'avaient pas l'air du tout convaincus de ce que je disais. Pourtant je sais ce que j'ai vu et je sais que c'est ce militaire-là qui est responsable de tout. Bien sûr il avait des ordres  mais les ordres, on n'est pas obligé de les exécuter, surtout pour tuer des innocents.

J'ai demandé ensuite au chirurgien qui m'avait opérée de me donner les balles qui m'avaient touchée. On m'a répondu que cela avait été saisi par les enquêteurs  et que je ne pouvais pas les avoir. Je pense qu'on voulait effacer toute trace prouvant que les militaires étaient responsables, que la France avait osé. Ça je ne peux pas oublier, je ne peux pas pardonner à ces gens-là. Comment peut-on! Comment un pays civilisé peut-il arriver à tirer sur sa population? Comment au nom d'une idée de fou, parce que je crois que c'était un fou qui nous dirigeait à cette époque-là, comment peut-on obéir aveuglément à des ordres ...

A partir de ce moment notre vie a été complètement bouleversée. Maman a été perdue dans son chagrin. Elle venait tous les jours nous voir, elle s'asseyait entre les deux lits, elle nous tenait la main, elle ne nous parlait pas. Elle était figée dans sa douleur, absente, les yeux au loin, tous les jours se passaient comme cela. Elle ne s'occupait même plus de ma petite sœur Nicole qui était restée à la maison et qui n'avait rien eu. Elle était incapable d'assumer quoi que ce soit. C'est mon père qui a tout pris en charge. Mon père ... qui a réussi, non pas à surmonter, mais à cacher le chagrin qu'il avait. Je l'ai vu pleurer, ça fait mal de voir pleurer son père, mais il a eu un courage surhumain, il a continué à s'occuper de tout.....

Voilà ... depuis ma vie a été une assez longue souffrance, je suis toujours en soins, j'ai toujours des problèmes, j'ai été réopérée récemment. Des blessures comme celles que j'ai reçues on les garde toute sa vie, elles sont autant morales que physiques.

..Pas plus que je n'ai oublié le chagrin de mes parents ils ont été brisés à jamais.

Je voudrais dire aussi que ma sœur Renée n'est pas morte sur le coup. Elle a été ramassée avec les autres blessés et elle aurait dit à quelqu'un :"Tu diras au revoir à Maman pour moi". Donc elle a su qu'elle allait mourir. A Mustapha on a essayé de la sauver par tous les moyens. Elle a été opérée. Malheureusement elle st morte sur la table d'opération. C'est surtout pour elle que je voudrais qu'on sache la vérité. Pour elle je voudrais que tous les blessés, tous les morts soient vengés.

"Un crime sans assassins"
Francine Dessaigne et Marie-Jeanne Rey
page 176

[1] Lire sur l'article suivant l'analyse de Madame Dessaigne.

01

Monique FERRANDIS a témoigné dans le documentaire de Christophe WEBER 
"Le massacre de la rue d'Isly - Le grand silence"
Pour France 3 et Planète.
En remerciant Bab el Oued Story.

02
Crédit Foncier

 

03

En bleu le Crédit Foncier et en face le café "Le Derby"
En rouge la Grande Poste et le plateau des Glières traversé par le boulevard Laferrière
Les petites flèches en pointillés indiquent le déplacement des tirailleurs poursuivant les manifestants
Les grosses flèches noires indiquent les armes des tirs
Les traits indiquent les tirs de part et d'autre du barrage

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