6.3 - Au cœur de la fusillade

 

11 - Sudry - Roger Sudry témoigne pour son père.  Courrier avril 2008 : Les FM placés à l'entrée de la rue d'Isly tirent dans le dos des gens

Et c’est en véritable miraculé que papa me fait le récit de son après-midi.
Arrivé devant la Grand Poste, il se trouve devant un barrage constitué simplement de 7 ou 8 tirailleurs algériens, casqués, têtes de montagnards frustres, de vrais chaouias du djebel. Ils sont agressifs, très nerveux, visiblement affolés sous la pression de la foule. Commandés par deux gradés dont un jeune lieutenant – le lieutenant OUCHÈNE – ils laissent passer des dizaines de manifestants qui prennent la direction de la rue d’Isly.et nombre d’entre eux brandissent des drapeaux tricolores.

Au lieu de continuer comme eux dans cette direction, papa se dirige vers les marches qui donnent accès aux portes monumentales de la Poste ; c’est là qu’il a rendez-vous avec ses amis. Alors qu’il arrive sur le dernier palier, près de la porte centrale, la fusillade se déclenche brutalement. Il est 14 heures 50. C’est un feu nourri où les rafales sèches des pistolets mitrailleurs se mêlent à celles plus fournies des FM AA52. Les F.M. placés à l’entrée de la longue ligne droite de la rue d’Isly, des 2 côtés, tirent dans le dos des gens. Beaucoup se sont plaqués contre les magasins à la recherche d’une sécurité illusoire mais les balles ricochent contre les marbres des façades, brisent les vitrines et les glaces tombent en débris coupants et mortels.

Dès les premiers tirs papa se jette au sol, restant immobile pendant ces minutes qui n’en finissent pas. Dans le fracas des armes, il entend distinctement les appels « HALTE AU FEU MON LIEUTENANT » que lancent des manifestants lucides. Des militaires fusillent les gisants au P.M. et au F.M. ; ils vident chargeurs sur chargeurs, quelquefois même à bout touchant, faisant aussi des gestes obscènes … Lorsque les coups de feu s’estompent enfin, papa s’aperçoit que l’homme allongé devant lui reste immobile, baignant dans une mare de sang, le crâne éclaté. Il lui a certainement sauvé la vie en le protégeant de son corps. L’ami qui accompagne mon père, notre voisin du 3ème étage, se relève groggy, une grosse estafilade sanguinolente sur la tempe. Papa a reçu un éclat de projectile de FM dans le mollet gauche ; à cet instant précis il pense avoir été piétiné. Le fragment métallique lui sera retiré deux jours plus tard par un médecin qui, l’ayant vu boiter, l’examinera et décèlera immédiatement l’origine de la trajectoire. Dans le chaos qui l’entoure la douleur ne l’empêche pas de se précipiter vers la petite porte du central téléphonique qui se trouve sur le côté droit de l’édifice. Avec l’aide d’un manifestant, il défonce cette porte et pénètre dans le bâtiment ; aussitôt derrière lui, plusieurs rescapés choqués ou blessés s’engagent … En débouchant dans la salle des transmissions bien insonorisée, les manifestants surprennent les standardistes qui protestent de cette intrusion … Rapidement mis au courant du drame elles vont se mettre à leur disposition et chacun pourra prévenir les siens en les rassurant sur son état de santé.

Sur le lieu du drame, des manifestants devenus secouristes improvisés, des pompiers dont certains ont été pris pour cible par les tireurs déchaînés, des agents de police , commencent à charger les cadavres dans les GMC. Des ambulances emportent les blessés vers les hôpitaux et les cliniques.

Ce soir nous sommes effondrés : * Pourquoi tous ces barrages facilement poreux qui ont canalisé la foule … la contraignant à entrer dans une véritable NASSE ? * Pourquoi le barrage de la Grande Poste, en plein milieu de la manifestation, n’était-il composé que d’un si faible nombre de soldats armés jusqu’aux dents et de surcroit essentiellement MUSULMANS ? * Qui a donné l’ordre de tirer dans le périmètre d’où aucune provocation d’aucune sorte n’est partie ? Pour tirer il faut obéir à un ordre sinon c’est un MASSACRE … et c’est justement un massacre précédé d’un GUET-APENS qui s’est produit.

Nous sommes certains que les Autorités VOULAIENT CE DRAME et qu’elles l’ont soigneusement organisé. IL FALLAIT BRISER NOTRE RÉSISTANCE, ATTEINDRE NOTRE MORAL ET NOTRE DÉTERMINATION. IL FALLAIT NOUS DÉTRUIRE … L’AGONIE DE L’ ALGÉRIE FRANÇAISE COMMENCE.

 


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"Papa est allongé "

"Fin de la fusillade papa s'est relevé, il a de la chance"
La flèche rouge indique la position de mon père.
Il était le dernier Président de l'Union des Zouaves d'Algérie et  territorial d'honneur de la Ville d'Alger

 


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Position de l'armée au moment du déclenchement du tir

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Roger Sudry - Rencontre  Nice 20 février 2013  - Se souvient ..

La fusillade vient de cesser.
Alors que j'ai quitté les lieux du massacre après en avoir reçu l'ordre de mon patron (le docteur Perez) comme tous les membres du BCR (bureau central du renseignement) l'une des deux branches de l'ORO (organisation du renseignement et des opérations), mon père qui était couché sous les rafales, sur le dernier palier des marches de la Grande Poste, s'est relevé. Par miracle il n'est que légèrement blessé à une jambe.
Il se précipite sur le côté droit de l'édifice - comme on peut le voir sur la photo centrale parue dans le PETIT LIVRE BLANC édité quelques jours plus tard par le corps médical d'Alger (cf. photo).

Avec l’aide d’un autre manifestant il va forcer une porte latérale de la Poste pour se mettre à l’abri. Cette porte va le mener – comme nombre de rescapés qui le suivent – dans le central téléphonique, pour la plus grande surprise des standardistes qui n’ont rien entendu de la fusillade puisque ce local est parfaitement insonorisé.

Elles vont se mettre à la disposition des manifestants qui pourront appeler leurs familles sans aucune restriction.

Les années passent mais le souvenir demeure


Roger Sudry

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