6.1 - Plainte contre X … Francine Dessaigne - 30 mars 1962

X - Les actions - Les actions en Justice

Plainte contre X … Francine Dessaigne - 30 mars 1962

1 - L’encre des signatures des accords d’Evian était à peine sèche, qu’on y ajoutait le paraphe du sang.

2 - Le dossier de la fusillade, établi par le député Philippe Marçais, professeur à la Faculté de Droit d'Alger

 

 

1 - L’encre des signatures des accords d’Evian était à peine sèche, qu’on y ajoutait le paraphe du sang. 

….Parce que j’étais Place de la Poste, parce que j’en suis sortie vivante et intacte, j’ai souvent évoqué, pour ceux qui ne le peuvent plus, ces douze minutes passées à plat ventre dans le sang des autres, quand leurs cris se mêlaient au sifflement des balles, quand je sentais dans le sol les vibrations des coups du fusil-mitrailleur proche, que mon corps a longtemps gardées. C’est long douze minutes ! …

L’encre des signatures des accords d’Evian était à peine sèche, qu’on y ajoutait le paraphe du sang.

 

Le 30 mars1962, à la demande du professeur Philippe Marçais, député d’Alger, comme beaucoup d’autres personnes encore bouleversées par ce qu’elles venaient de vivre, mon mari et moi sommes allés déposer une plainte contre X … devant un juge d’instruction qui rassemblait des témoignages sur la fusillade …

Cinq ans après, un autre juge a prononcé un non-lieu.

(C'était déjà arrêter toutes poursuites et ce fut complété par la loi du 17 juin 1966 qui amnistiait tous les faits en corrélation avec le maintien de l'ordre en Algérie : lire page 2)

Les assassins sous uniforme français étaient-ils responsables ? Les responsables étaient-ils des assassins ? Nous ne le saurons jamais. Leur forfait accompli, on l’a effacé des mémoires.

En mai 1962, certains témoignages furent publiés par les Editions de L’Esprit nouveau dans un ouvrage qui fut rapidement saisi.…......

Nous qui étions place de la Poste et rue d’Isly, nous ne saurons jamais qui a donné les directives générales pour cette journée et surtout, qui a commis la faute criminelle de déployer, en barrage, à l’entrée de la rue d’Isly, de jeunes musulmans ramenés des djebels.

Voulait-on que la fusillade ait lieu et que la responsabilité leur en incombe ? Les véritables raisons de notre présence seront-elles un jour clairement expliquées ?

Les témoignages reproduits ici inciteront, je l’espère, les historiens à répondre à ces questions grâce aux documents enfin mis à leur disposition, à moins que ces derniers n’aient été égarés au moment des faits, comme cela arrive quand des preuves sont jugées trop gênantes. Leur découverte conduira sans doute des chercheurs scrupuleux à revoir la relation officielle non seulement de cette forme ignoble de la raison d’état, mais aussi de toute la politique qui y a conduit …...

Le 27 mars, le bureau de presse du Général commandant supérieur des forces armées en Algérie publiait le communiqué suivant :

« Les premiers résultats de l’enquête en cours sur les circonstances exactes de l’ouverture du feu au cours de la manifestation du 26 mars dans le centre d’Alger permettent d’établir un certain nombre de faits.

1° vers 14 heures 30 un capitaine d’un régiment de tirailleurs remontant la rampe Bugeaud pour établir un barrage rue d’Isly, près de la Grande Poste, subit dans le dos le feu d’armes individuelles provenant à la fois de manifestants et des immeubles situés rue d’Isly, rue Lelluch et boulevard Bugeaud. Trois tirailleurs sont blessés. La compagnie de tirailleurs riposte.

2 ° vers 14 heures 50, le régiment d’infanterie tenant les Facultés et la rue Michelet subit le feu d’armes automatiques provenant d’immeubles de la rue Michelet, de la rue Charras, de l’avenue Pasteur et de la rue Berthezène.

3 ° 14 heures 55, le groupement de CRS stationné près de l’immeuble Maurétania subit un tir de pistolet mitrailleur effectué par six individus (dont une femme) cachés dans la foule, puis le feu d’armes individuelles provenant du Maurétania et des immeubles environnants. Un CRS est tué, trois autres sont blessés. Les CRS ripostent.

4 ° vers 15 heures 10, le groupement des gendarmes mobiles placés autour de la Délégation, générale subit des tirs provenant de la caserne des douanes, des immeubles du boulevard Lafferrière et de la rue Berthezène. Il est à noter que l’action des forces armées dans les opérations de maintien de l’ordre obéit aux prescriptions de » l’instruction ministérielle du 1er mars 1961 : le feu ouvert dans les conditions prévues à l’article 26 de cette instruction, ou en face d’une insurrection armée caractérisée. »

Ce document appelle un certain nombre d’observations:

- Outre que le principe même des faits dont il participe est en contradiction avec les innombrables témoignages recueillis, il offre dans le détail certaines invraisemblances.

- Comment, par exemple est-il possible que des tirs d’armes automatiques provenant de la rue Charras puissent aboutir rue Michelet ou sur les facultés ? Seul un véritable miracle de balistique peut l’expliquer.

- Comment aussi, six individus (dont une femme) « cachés dans la foule » peuvent-ils être décomptés si rapidement et avec une pareille précision, comment à eux six à la fois, peuvent-ils servir un seul pistolet mitrailleur ? Ce mystère demeurera entier.

- Mais surtout l’on remarquera que nulle part, dans le communiqué dont il s’agit, il n’est fait la moindre mention d’une quelconque provocation, du moindre incident à l’heure et au lieu de la principale fusillade, soit 14 heures 50 au carrefour Isly-Pasteur.

Ainsi donc il n’est pas contesté que le déclenchement du feu le plus longuement meurtrier de la journée du 26 mars a revêtu un caractère délibéré.

Enfin il a souvent été affirmé par des commentateurs officiels ou officieux dans des déclarations verbales, il a été notamment affirmé par le préfet de police d’Alger que les fusillades du 26 mars avaient été provoquées par des tirs d’armes automatiques ou individuelles provenant des terrasses d’immeubles.

Le 14 avril 1962, la question suivante (n°14942) a été posée à M. le Ministre des Armées :

M. X… expose à Monsieur le Ministre des Armées que, selon de nombreux témoignages oculaires, les terrasses des immeubles avoisinant les lieux des sanglantes fusillades du 26 mars 1962 à Alger étaient occupées par des éléments du maintien de l’ordre, ce qui constituait d’ailleurs, une précaution élémentaire. Il lui demande quels étaient les effectifs exacts des forces de l’ordre chargées de la surveillance des terrasses des immeubles bordant la rue Michelet, la rue d’Isly et le carrefour de l’Agha dans l’après-midi du 26 mars 1962.

Le journal officiel de la République française (débats, assemblée nationale) du 3 mai 1962 a publié à la page 842 la réponse suivante :
« Il n’est pas d’usage de rendre public les effectifs exacts engagés dans telle ou telle opération précise ressortissant au maintien de l’ordre ».

Il est donc établi que les terrasses d’où seraient paris les tirs de provocation allégués pour expliquer les meurtrières fusillades du 26 mars étaient occupés par des éléments du service d’ordre en nombre indéterminé.
D’autres questions se posent, d’autres questions ont été posées, elles l’ont été le 14 avril 1962 et n’ont point reçu de réponses. Ce sont les suivantes :

M.X … expose à Monsieur le Ministre des Armées que selon des informations précises, deux officiers supérieurs commandant deux régiments utilisés au maintien de l’ordre à Alger se seraient démis de leur commandement à l’occasion des répressions collectives exercées sur la population de l’ancienne capitale de la France en guerre, soit ente le 20 et le 26 mars.
Il lui demande :
1° s’il est exact que les deux démissions dont il s’agit sont intervenues ;
2° dans l’affirmative, si elles ont bien été causées par la nature des ordres reçus par les intéressés pour l’application de la répression évoquée ci-dessus.
3° quelle est la position actuelle des deux officiers supérieurs en cause.

M. X … expose à Monsieur le Ministre d’Etat chargé des affaires algériennes qu’à l’occasion du « bouclage » du quartier de Bâb el Oued, de nombreuses détériorations d’immeubles, des bris de meubles, des dégradations diverses, des vols d’argent, d’objets précieux et de marchandises ont été commis.
Il lui demande par quels moyens il envisage de réaliser la juste indemnisation des victimes.

M. X … expose à Monsieur le Ministre d’État chargé des affaires algériennes que, selon les déclarations des responsables du maintien de l’ordre à Alger, les sanglantes fusillades du 26 mars sont le résultat d’un plan concerté tendant à organiser des manifestations pacifiques puis, par des provocations intervenues à point nommé, déterminer des heurts sanglants entre la foule pacifique et le service d’ordre. Il lui demande pourquoi dans ces conditions et afin d’éviter le piège tendu, les autorités responsables d’Alger n’ont pas, à l’imitation de leurs homologues d’Oran dans des circonstances semblables, décrété le couvre-feu à partir de midi, par exemple, le 26 mars 1962.

M. X … expose à Monsieur le Ministre d’État chargé des affaires algériennes que la propagande officielle place au tout premier rang des impératifs algériens la nécessité de rétablir et consolider une fraternelle entente entre la communauté musulmane et la communauté européenne.
Il lui demande si, à cet égard, le moyen utilisé le 26 mars 1962 à Alger et qui consiste à faire fusiller les membres de l’une de ces communautés par les membres de l’autre lui parait marqué d’une géniale opportunité.

Aveux tacites, invraisemblances, contradictions, silence sont versés au dossier que le présent livre Blanc se propose simplement d’ouvrir devant la conscience des Français.
Ce dossier n’est lui-même qu’un élément d’une plus vaste affaire, le drame algérien, dont il contribuera à éclairer certains aspects.
Il s’agit davantage d’instruire que de condamner. Les faits condamnent plus sûrement que les hommes.
Le 26 mars 1962, une page a été écrite. Cette page, le peuple doit la lire toute entière. Le présent ouvrage empêchera peut-être qu’elle ne soit tournée trop hâtivement.

LE LIVRE INTERDIT
LIVRE BLANC - ALGER LE 26 MARS 1962
Francine Dessaigne
Préface et Avant-propos - Extraits

 

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