8.1 - La falsification de l’Histoire continue

VII - Après le 19 mars 1962 le mensonge d'Evian - Ces années de plomb qui durent depuis1962

Lettre ouverte de Marie-Jeanne REY au Ministre de l’Éducation nationale.
« J’ai reçu récemment un cours rédigé par Monsieur Jean Martin, diffusé par le Centre de Vanves, et qui porte l’estampille « Ministère de l’Éducation nationale ». Ceci constitue, je pense, une sorte d’imprimatur.

On m’assure, circonstance aggravante, que cet opuscule désolant est destiné aux candidats de l’agrégation et au C.A.P.E.S.. Adultes, futurs professeurs, ils devraient avoir en mains tous les éléments pour exercer leur esprit critique. Ce n’est pas le cas. L’auteur se permet des erreurs matérielles indignes d’un instituteur débutant, il omet des évènements d’une importance primordiale et présente constamment ses opinions personnelles comme des vérités premières. Je me contenterai d’attirer votre attention sur trois paragraphes.

Page 31 – Monsieur Martin écrit : les accords d’Évian ne furent pas respectés et ne pouvaient pas l’être puisqu’ils comportaient essentiellement des dispositions en faveur des Français d’Algérie et que ceux-ci avaient choisi de ne pas y rester (« retour » vers un pays, qui, pour beaucoup, n’avait jamais été ni le leur ni celui de leurs ancêtres )" »

Monsieur Martin ignore sans doute que le représentant du F.L.N. à l’O.N.U. avait déclaré avant la signature des accords d’Évian qu’il n’était pas question pour l’Algérie de les respecter. Il n’a probablement jamais entendu parler des spoliations totales et immédiates qui se sont produites avant même l’indépendance sous les yeux de l’Armée française. De nombreuses familles, souvent très pauvres, furent invitées à quitter leur logements en moins d’une minute, sans emporter ni argent ni vêtements de rechange. Je l’affirme sans hésitation car je l’ai personnellement constaté. Monsieur Martin, fort prolixe à propos des attentats de l’O.A.S., oublie les milliers de Français, hommes, femmes et enfants, après la signature des accords, soumis à des supplices atroces ou conservés comme esclaves. Il trouve inutile de rappeler que les autorités françaises avaient ordonné aux militaires de ne pas intervenir, et que jamais notre gouvernement ne réclama la restitution des survivants. Monsieur Martin sait que les Français d’Algérie avait « choisi » … Je suppose donc qu’il a questionné ces familles dépossédées de tout, qu’il s’est rendu dans les bordels de l’A.L.N. pour interroger les garçons et les filles consacrés au repos du Djounoud … A-t-il aussi fouillé au fond des charniers et recueilli les restes innommables de ceux qui n’eurent pas le temps de « choisir » ?

 

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3ème Division d'Infanterie Algérienne - Débarquement en Provence

D’autre part on peut se demander quelle signification l’auteur donne au mot pays. Ce vocable englobe-t-il pour lui la notion de patrie ? En tout cas cela ne fait pas de doute, le lecteur traduira : « Beaucoup n’était pas des Français ». Je m’étonne que l’Éducation nationale n’interdise pas formellement de telles allégations. Il semble même qu’il les cautionne. Si pour la République française la France n’était pas le pays de beaucoup de Français d’Algérie, il fallait le dire … avant. Avant 1870, avant 1914, avant 1939, avant 1942-1943. La France n’a pas trouvé déplacé de mobiliser 16,4 % de la population d’origine européenne en 1943, effort qu’elle n’a jamais demandé à la métropole même en 14-18. Ces « Européens d’Afrique du Nord ont fourni environ 40% de la première armée qui débarqua en Provence et 80% de la 2ème D.B.. Pour la seule campagne d’Italie, plus de 15% des effectifs furent mis hors de combat. Personne ne semblait douter alors que ces hommes ne fussent Français. Lors de commémorations récentes on n’a pas prétendu non plus que la quasi-totalité des troupes françaises étaient composées d’étrangers, on a même systématiquement oublié de signaler que ces combattants « Français » étaient aussi « Pieds-Noirs ». Ce sacrifice sanglant, sans guère de précédent, il fallait le refuser !... Ou s’interdire à jamais des marques d’ingratitude aussi indignes.

A la même page 31, trois lignes au-dessus, je lis avec une stupéfaction horrifiée : « manifestations d’enthousiasme de la foule algérienne mais le 5 juillet l’O.A.S. fit encore 95 victimes à Oran ». Comment cet homme a-t-il osé ? Il est infiniment improbable que l’O.A.S. ait fait la moindre victime le 5 juillet 1962 à Oran, et pour cause, on sait bien ce qui s’est passé. Dès 10 heures du matin, et toute la journée, et toute la nuit suivante, des centaines et des centaines de Français, ainsi que des musulmans qui avaient tenté de s’interposer furent assassinés, suppliciés, par des Algériens « enthousiastes » et ivres de sang. Déshonorant leur pays, les autorités françaises attendirent la fin de l’après-midi pour autoriser les troupes à sortir des casernes et à sauver quelques vies. Le F.L.N. essaya de minimiser les faits qu’il attribua à des « éléments incontrôlés ». Mais en France, grâce à l’efficacité de la censure, le public ne fut pas informé. Et aujourd’hui, voilà ce qu’on écrit ! Il n’y a pas de pardon possible pour un mensonge aussi monstrueux.

Je terminerai par un sujet qui me tient particulièrement à cœur. Madame DESSAIGNE et moi-même le connaissons fort bien, d’abord pour avoir vécu l’évènement, ensuite parce que nous nous sommes livrés pendant deux ans à une enquête approfondie. Il s’agit de la fusillade du 26 mars 1962 à Alger. Nous avons étudié les archives, recherché et interrogé un grand nombre de témoins, blessés, médecins, hospitaliers, habitants du quartier, presque tous les officiers du 4ème R.T. presque tous les généraux responsables du maintien de l’ordre, le préfet de police … Il est vrai que l’O.A.S. avait appelé à manifester dans le calme contre le blocus inhumain que subissait le quartier de Bab el Oued, il est vrai que la manifestation était interdite. Pour le reste … Voici ce qu’en dit Monsieur Martin dans un paraphe consacré aux attentats de l’O.A.S., rejetant la responsabilité sur cette organisation. « L’affaire la plus grave fut sans doute celle de la rue d’Isly à Alger (26 mars 1962), manifestation d’Européens réprimés par un régiment comptant surtout des musulmans, 46 morts européens, 10 musulmans tués e représailles. C’était un coup très dur pour l’O.A.S. qui dès lors n’eut plus qu’un seul mot d’ordre : " la chasse à l’Arabe ! "… Tout serait à reprendre, y compris les chiffres, je tiens surtout à préciser les points suivants :

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* Quand on ouvre le feu sur une foule calme, pacifique, quand on tire pendant douze minutes sur des hommes, des femmes et même des enfants couchés au sol sans défense, quand par exemple un médecin qui portait secours à un blessé, est abattu à bout touchant, ce n’est pas de la répression, cela s’appelle un massacre. * quant aux responsabilités, elles n’appartiennent pas à de simples tirailleurs frustres, inquiets pour leur avenir et prêts à basculer du côté de l’ennemi, soigneusement mis en condition, n’ayant pas mangé, n’ayant pratiquement pas dormi depuis deux jours et de toute façon incompétents. D’ailleurs on avait donné à leurs officiers l’ordre de tirer si les manifestants insistaient, ils ne firent qu’obéir. Le général Ailleret, Commandant en chef, averti de l’inéluctabilité d’une catastrophe, avait signé le 17 mars une note interdisant l’emploi de tirailleurs face à la foule européenne. Malgré cette défense formelle, le 4ème régiment de tirailleurs fut placé au centre du dispositif de « sécurité ». Ce qui ne pouvait qu’arriver, se produisit. La note 905 du général Ailleret disparut des archives (il n’en reste que le bordereau). Aucun général, aucun responsable civil ne fut inquiété pour cette désobéissance meurtrière. Aucun ne semble éprouver des regrets. Le général Ailleret, lui, fut, fort peu de temps après, appelé à de nouvelles fonctions …

Par ses conséquences, la démoralisation totale des Français d’Algérie et leur renonciation à la résistance, le 26 mars est une date importante de l’histoire. Pourtant, sans approuver, on pourrait comprendre qu’un auteur français soit saisi de honte et renonce à l’évoquer, car c’est aussi, hélas, une énorme tache sur le drapeau français.

Mais le 26 mars est surtout un drame humain Je n’ai que trop abusé de votre attention. Vous comprendrez le sentiment d’horreur indicible qui étreint ceux que cet évènement a déchirés quand ils lisent des textes aussi honteux que celui de Monsieur Martin.

Monsieur le Ministre, vous ne contraindrez jamais les historiens de l’Éducation nationale à dire la vérité. Sur ce point je n’ai aucune espérance. Acceptez-vous de faire un geste en les rappelant au moins à un minimum de décence ?

Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, l’expression de ma confiance et de ma considération

Marie-Jeanne REY.

(Pieds-Noirs d’Hier et d’Aujourd’hui n°53 de janvier 1995)

 

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