6.3 - Au cœur de la fusillade

 

10 - Siben Jean-Louis : Partout les soldats sont en tenue de combat, casque lourd, mitraillettes et F.M. avec chargeur engagé, le visage dur

- Témoignage de Jean Louis SIBEN Témoignage recueilli par Marie-Jeanne Rey "Un crime sans assassins" pages 163-165
- Entretien avec Jean-Louis Siben  - mars 2007 - Nice  S. Gautier

Jean Louis SIBEN nous indique entre guillemets, en plus de son propre témoignage, les renseignements qu’il a recueillis personnellement auprès des autres témoins.

Vers 10 heures : dans toute la ville circule rapidement un mot d’ordre de grève générale à partie de 14 heures et de manifestation à partir de 15 heures. Des tracts sont bientôt répandus invitant la population à se rassembler à 15 heures au Plateau des Glières (Place de la Grande Poste) pour défiler vers Bab el Oued : sans aucune arme et en silence. Le but est de montrer que toute la ville est solidaire de Bab el Oued. ( A ce moment ce quartier est isolé depuis trois jours, ravitaillement en pain assuré par l’Armée de six heures à huit heures le matin, aux femmes seulement. Les vivres collectés en ville samedi et dimanche ont été pris par les « Forces de l’Ordre » et ne sont pas parvenus à la population - Aucun enlèvement des morts ni des blessés – Evacuation des enfants de moins de dix ans interdite, car des familles d’autres quartiers avaient demandé à en héberger – Les hommes de 14 à 70 ans emmenés de chez eux sans aucun bagage pour être triés au Camp du Lido et au Stade de Saint Eugène : 3.000 sont alors en cours de tri, parqués sans nourriture ni abri, battus – Après vérification de leur identité, ils sont relâchés, mais en ville et ne peuvent regagner Bab el Oued qui est bouclé – Sous prétexte de fouille, les gendarmes cassent, pillent appartements et magasins. Ils tirent au canon de 37 et à la mitrailleuse 12,7 sur tout ce qui bouge ou fait du bruit – Les volets sont clos en permanence)

A partir de 14 heures, la foule afflue vers la Place de la Poste, un piétinement régulier, sans précipitation, sans un cri – La place est encerclée par l’Armée, des barrages coupent les rues, constitués pour la plupart de camions joints – Les facultés sont occupés militairement.

Les groupes parviennent à la Poste malgré les barrages, en contournant les infranchissables – rue Michelet un cordon de soldats laisse passer un filet mais boulevard Baudin les C.R.S. ne se laissent pas franchir et les gens des quartiers Est (Belcourt) sont obligés de faire le tour par le haut de la ville ou les quais.

Vers Bab el Oued à partir de la Grande poste :
*Boulevard Front de mer...................barrage de camions
*Rue Alfred Lelluch...........................barrage de camions
*Boulevard Bugeaud..........................barrage de camions
*Rue d’Isly.......................................barrage de soldats en cordon

Les voies sont toutes barrées, mais la dernière moins fortement, c’est elle qu’empruntera le cortège.

Partout les soldats sont en tenue de combat, casque lourd, mitraillette et F.M. avec chargeur engagé, le visage dur.

« Depuis le matin, les terrasses des immeubles bordant la Place de la Poste sont occupées par l’Armée : sur certaines des mitrailleuses de 12,7 sont en position – A partir de 14 heures 30, les soldats envahissent les appartements de ces immeubles et se postent au balcon ». (journalistes Suisse et Américain).

Vers 14heures 30, la foule (10. 15.000 personnes) se met en marche vers Bab el Oued par la rue d’Isly derrière un drapeau français tenu par un ancien combattant arabe, entourée de jeunes arabes – La foule est serrée, silencieuse, marchant lentement – Des jeunes commencent à scander des slogans mais leurs voisins les font taire : il faut une manifestation de masse, digne, calme, résolue – Des femmes nombreuses, des enfants, des vieillards – Mains vides ; de vieilles personnes s’appuient sur des cannes. « Le cordon de soldats placé à l’entrée de la rue d’Isly laisse passer le cortège et se place le long des magasins au début de la rue, entre Cook et Havas : une dizaine d’hommes dont 2/3 musulmans » (voisin de lit à l’hôpital). Le cortège progresse rue d’Isly et passe un deuxième cordon de soldats, placé à environ 50 mètres du premier. Mais là, « un lieutenant nous adjure de rentrer chez nous les larmes aux yeux – lorsque nous lui disons que nous sommes Français, nous n’avons pas d’armes et manifestons calmement notre solidarité pour Bab el Oued, il répond que ses hommes ont reçu l’ordre de tirer » (une cousine – 50 ans)

Le cortège passe pendant 10 – 15 minutes, et tout à coup les soldats referment le barrage en tronçonnant le défilé : pointant leur mitraillette sur le ventre des manifestants, ils les empêchent d’avancer – Il est 14 heures 50 » (voisin de lit) 14 heures 50 ; c’est l’ouverture du feu, par des rafales de mitraillette sans qu’il y ait eu, au préalable, un cri, un coup de feu, une sommation – le tir à bout portant.

« Les première rafales sont tirées du carrefour boulevard Pasteur – rue d’Isly par des soldats postés devant Havas (appartenant au premier cordon) et en face (appartenant au deuxième cordon) – Le tir arrose la foule rue d’Isly et vers la Grande Poste » (journaliste américain)

Les manifestants tombent, se couchent ou courent se protéger – « Ceux qui refluent rue Chanzy sont pris sous le feu de soldats placés boulevard Bugeaud et tirant vers la rue d’Isly » (journaliste américain). Beaucoup se planquent sur le trottoir de la rue d’Isly opposé au boulevard Pasteur, les plus heureux plongent dans les couloirs d’immeubles – La rue d’Isly étant bordée de magasins, les vitrines sont cassées et on verra « à l’hôpital de nombreux blessés par verre, tendons sectionnés » (infirmière du Service de l’hôpital) D’autres, comme moi, refluent vers la Grande Poste en courant : ils sont fauchés par le feu ouvert par le barrage placé boulevard Bugeaud (PM et surtout FM) . Je suis touché à la base de l’épaule gauche par une balle entrée de ¾ arrière et ressortie devant sous salière gauche).

Du coup plus personne ne court, tout le monde est à terre – le tir est général, au PM, au FM, provenant des soldats placés rue d’Isly et boulevard Bugeaud. « A cette heure le service d’ordre tire aussi du boulevard Bugeaud, vers la rue Alfred Lelluch (parallèle en contrebas), Place de l’Opéra (ouest de la ¨Poste 800 mètres à vol d’oiseau), aux facultés vers la rue Michelet (Est 400 mètres), au carrefour de l’Agha (Est 500 mètres), au Champ de Manœuvres (Est 3 kilomètres) sans tuer trop de monde car il n’y avait pas de manifestants à ces endroits…. » (des riverains venus rendre visite aux trois blessés que nous étions dans la chambre d’hôpital).

Sur la « placette de l’horloge » chaque vivant se fait le plus petit possible, car les tirs continuent sur les gens couchés. A ma place, sur le trottoir de la Grande Poste, les pieds tournés vers le boulevard Bugeaud, je suis un peu surélevé, rien ne me protège mais je puis observer toute la placette, de Cook au carrefour Pasteur-Isly. J’entends dans mon dos les départs de FM, du barrage Bugeaud qui tire sans arrêt – La placette est jonchée de corps, certains entassés dans les caniveaux – A ma gauche, assis dans l’encoignure de la porte de l’ancien local des chèques postaux, un vieux monsieur blessé légèrement se blottit et attend – A gauche, devant gît un homme, baignant dans une mare de sang, la mâchoire inférieure arrachée, mort – A droite, dans le caniveau, un homme de 50 ans est couché, le visage tourné vers moi, les yeux fermés, paisible : il a la tempe gauche traversée, sa femme crie : « mon mari est mort, mon mari est mort ! » , elle est couchée à côté de lui et l’entoure de son bras, elle veut se lever pour chercher du secours, mais je l’exhorte à ne pas bouger – En effet des bras ensanglantés se lèvent, des gens hurlent de « cesser le feu » » nous sommes Français comme vous, arrêtez », des blessés tentent de se soulever : tout début de mouvement déclenche immédiatement des rafales – A 1 mètre 50 de moi, sur ma gauche, le mur de la Grande Poste est criblé de balles à moins de 40 centimètres du sol. Je suis dans une position parallèle à ce mur, les balles me frôlent, souvent après avoir ricoché sur le trottoir, qui est tout écaillé (l’une m’atteint au sommet de crâne et m’entaille le cuir chevelu jusqu’à l’os).

Mon voisin de lit, qui se trouvait alors couché 7-8 mètres devant moi (dans le même sens que moi) est atteint au pied par une balle de FM – Bugeaud, qui après avoir ricoché, pénètre entre deux orteils et va se loger près de la cheville – Ses Voisins de droite et gauche avec qui il s’entretenait sont tués presque en même temps, l’un d’une balle dans l’arrière de la tête, l’autre d’une balle dans le dos.

De ma place, je vois les militaires postés entre Cook et Havas arroser les gisants au PM et au FM : ils vident chargeurs sur chargeur, ce sont des musulmans faisant des gestes obscènesAu carrefour Pasteur –d’Isly, un gradé (quelque chose brille sur ses épaulettes) se dandine d’un trottoir à l’autre du boulevard Pasteur, la mitraillette en sautoir, les mains dans les poches. Les rafales continuent de partout : il y a au moins 10 minutes que le feu a été ouvert. Dans le lointain, j’entends une corne de pompiers, c’est une camionnette qui s’arrête à 10 mètres devant moi, je fonce.

Jean-Louis SIBEN Président de l’Union des Anciens et Anciennes des lycée d’Algérie - Lycée Fromentin - 56 avenue Emile Bieckert 06 000 Nice.

 

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Association « Souvenir du 26 mars 1962 »


Témoignage d Monsieur Jean-Louis SIBEN lors du pèlerinage à Lourdes les 24 et 25 mars 2001

Alger, lundi 26 mars 1962 –

Les accords d’Evian sont signé depuis une semaine, censés redonner la paix à l’Algérie meurtrie depuis sept ans.

Depuis trois jours, l’armée isole le quartier populaire de Bâb el Oued pour y chercher des commandos OAS, en vain d’ailleurs : c’est une fouille musclée, une opération de guerre qui écrase la population, on casse, on vole en fouillant.

Dans la matinée, un mot d’ordre se propage : grève générale après-midi et rassemblement Place de la Poste à quatorze heures pour former un cortège avec drapeaux, qui marchera vers Bâb el Oued en silence, pour manifester la solidarité de toute la ville avec les malheureuses familles captives.

A partir de midi tout se ferme dans la ville, magasins, administrations, cafés, et bien avant quatorze heures des groupes d’hommes et de femmes, d’enfants, en famille, se dirigent vers le centre avec des drapeaux : ils sont filtrés vers la rue d’Isly par des barrages des forces de l’ordre, CRS et gendarmes mobiles, nombreux et serrés, visages durs, qui laissent passer et pas revenir.

A la Poste, le cortège vite formé, s’ébranle par la rue d’Isly, seule issue – à peine barrée par un mince cordon de tirailleurs qui se replient après quelques discussions : ils se placent le long du trottoir, sur le bord, face à la Grande Poste.

D’autres soldats sont postés le dos aux vitrines des magasins et sur les terrasses. Ils portent le casque lourd, mitraillette et fusil-mitrailleur à la hanche, chargeur engagé.

Le cortège poursuit son chemin, drapeaux en avant, en silence : on n’entend que le piétinement des milliers de marcheurs.

La tête est déjà loin, au-delà de la place Bugeaud, quand, d’un coup, les soldats alignés place de la Poste, ouvrent le feu à bout portant, sans aucun avertissement, à quatorze heures cinquante : le vacarme éclate, assourdissant, infernal.

Les gens se couchent ou courent vers le moindre abri, une façade, une encoignure, un caniveau, les rafales les atteignent inexorablement, des mares de sang se forme partout : les plaintes, les cris sont couverts par les détonations, des blessés seront achevés, des sauveteurs tués. Je suis à plat ventre sur le trottoir de la Poste, devant la petite porte des chèques postaux, déjà blessé, entouré de corps, je ne peux plus rien tenter pour sauver cette vie que Dieu m’a donné ; je la remets entre ses mains avec une courte prière pour ma femme, notre fils, mes parents : une paix bienfaisante m’envahit, je souris au ciel bleu, la seconde balle frappe le crâne sans le perforer.

Les soldats en face de moi rechargent et tirent sans arrêt pendant douze à quinze minutes, comme des fous, certains avec des gestes obscènes, puis s’arrêtent enfin quand plus rien ne bouge : on comptabilisera 2 000 douilles.

Spectacle hallucinant de centaines de morts et de blessés, pauvres corps tombés pêle-mêle, qui bougeaient, priaient, vivaient il y a seulement quelques minutes : 80morts et 200blessés annoncés.

Sentiment de désarroi : est-ce bien l’armée, notre Armée si chère qui nous assassine ? Sommes-nous encore des Français ?

Une camionnette des pompiers arrive, sous le feu, qui m’embarque pour l’hôpital de Mustapha.

Après l’enterrement des victimes, bénies par un seul prêtre pour toutes les religions, ce sera l’exode massif des Pieds-noirs en trois mois, ce que le FLN n’avait pas obtenu par ses attentats horrible en sept ans.

Monsieur Jean-Louis SIBEN est Vice-Président de l’association «  Souvenir du 26 mars 1962 »

 

SIBEN FERRANDIS

 

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