6.3 - Au cœur de la fusillade

 

12 - Sudry Roger  - 22 ans: Ce n'était pas des grenades lacrymogènes qui étaient larguées au-dessus de nos têtes c'étaient des bombes ! Témoignage avril 2008 -

Témoignage reçu par courrier

Roger Sudry était alors étudiant en médecine.

Par tracts, la population est invitée à venir manifester, dans le calme, sa solidarité avec les compatriotes de Bab el Oued, toujours encerclés dans leur quartier.
Vers midi, nous entendons à la radio, un communiqué de la Préfecture de police : « La population du Grand Alger est mise en garde contre les mots d’ordre de la manifestation mis en circulation par l’organisation séditieuse.

Après les évènements de Bab el Oued, il est clair que les mots d’ordre de ce genre ont un caractère insurrectionnel marqué. Il est formellement rappelé à la population que les manifestations sur la voie publique sont interdites. Les forces de maintien de l’ordre les disperseront, le cas échéant avec toute la fermeté nécessaire. ».

Pour mon père, pour mes amis, pour moi, cette manifestation n’a vraiment rien d’insurrectionnel. Il s’agit tout simplement d’une action de compassion envers ceux de nos concitoyens qui crient encore plus fort que nous leur attachement à l’Algérie française. Ce qui est singulier et même troublant c’est l’annonce même de ce communiqué inutile, car depuis des années, les manifestations sont interdites et on ne nos le rappelle pas à chaque occasion … alors pourquoi aujourd’hui ? La conclusion du Préfet de police qui nous promet « d’user de toute la fermeté nécessaire » me met toutefois mal à l’aise, surtout après les évènements tragiques de ces derniers jours. Finalement, après avoir mûrement réfléchi, papa me dit qu’il faut s’attendre à une réaction bien plus musclée des forces de l’ordre : en plus des coups de crosse habituels, des grenades lacrymogènes traditionnelles, ils utiliseront en force leurs fameuses motopompes et sûrement des grenades offensives … Dans ces conditions, il ne sera pas question de nous rendre à la manifestation en compagnie de Maman et de Marie-France (ma sœur alors âgée de 16 ans). Avant de partir, nous assistons depuis nos fenêtres entrebâillées à l’installation de chevaux de frise au pied de notre immeuble, il est 13 heures.

Les gendarmes mobiles, casqués, armes à la bretelle, bardés de sacs contenant vraisemblablement des grenades lacrymogènes et offensives paraissent très nerveux. Nous gardons en mémoire leur comportement odieux, l’après-midi du 24 janvier 1960, quant au même endroit – et bien avant le déclenchement du drame – ils avaient matraqués avec hargne des habitants du quartier qui voulaient simplement regagner leur domicile.

Vers 13 heures 15, papa me quitte (- Papa fut le dernier Président de l’importante association d’Anciens Zouaves d’Alger de 1947 à 1962). Il se rend vers le Plateau des Glières où il a rendez-vous avec ses amis anciens combattants. De mon côté, évitant les barrages édifiés boulevard du Télemly et ceux qui sont plus bas vers le forum. Je gagne la rue Charles Péguy en empruntant les escaliers qui s’étagent à partir des rues d’Estonie et Duc des Cars vers la rue Berthezène et mon lieu de rendez-vous avec mes amis étudiants.

Je vais devoir, malgré tout, franchir des barrages filtrants de militaires casqués, de gendarmes, de C.R.S. Partout des gens se hâtent vers la Grande Poste, lieu central de la manifestation. Certains d’entre eux sont même venus avec des filets remplis de provisions avec l’espoir de les porter tout à l’heure vers Bab el Oued. De nombreux balcons sont pavoisés de tricolores avec des crêpes de deuil car hier, à Oran, le Général Jouhaud a été arrêté. Alors que j’ai retrouvé mes camarades et que nous préparons à rejoindre le parvis de la Grande Poste, nous recevons l’ordre de ne pas rester en première ligne de la manifestation pour des raisons de sécurité. Il ne faudrait pas nous faire repérer par des agents des services spéciaux en civils et les barbouzes et compromettre bêtement notre réseau. C’est presque en rechignant que nous obtempérons et nous décidons alors de nous rendre chez l’un d’entre nous, rue Denfert Rochereau, quand tout à coup les premières détonations de la fusillade se font entendre. Immédiatement, je pense à des tirs d’intimidation mais les nombreux manifestants qui refluent affolés infirment cette hypothèse : une véritable tuerie a été déclenchée par les militaires qui ont ouvert le feu de toutes leurs armes, P.M., F.M., AA52, …sur la foule désarmée.

Arrivés quelques minutes plus tard au domicile de notre camarade, nous apprenons l’ampleur du désastre grâce aux flashs d’information diffusés en continu. Tous quatre, étudiants en médecine, décidons de nous rendre sans plus tarder à l’hôpital Mustapha pour nous mettre à la disposition du Corps médical. Nous venons tout juste de passer devant l’église Saint Charles, lorsque d’un hélicoptère surgissant au ras des toits, tombe une bombe lacrymogène d’un calibre impressionnant. Elle explose pratiquement sur nous et un nuage jaune très toxique nous enveloppe. Le plus exposé, j’inhale une grande quantité de gaz et suis immédiatement aveuglé par la puissance du produit qui n’a rien de comparable avec celles des traditionnelles grenades… que j’ai déjà expérimenté ! J’apprendrai plus tard par un officier du Génie qu’un dérivé d’ypérite [1 et 2] rentrait dans la composition de ces fameuses bombes !!! Réfugiés dans un hall d’immeuble avec mes amis moins atteints, l’angoisse me gagne quand un civil apparaît et nous demande d’où nous venons. D’abord sur nos gardes, pensant avoir affaire à quelque barbouze, nous sommes soulagés d’apprendre que notre interlocuteur n’est autre que le docteur BEAUVE, ophtalmologue, qui a son cabinet au premier étage. C’est une chance incroyable … un véritable miracle. Totalement aveugle, le médecin me prodigue les soins d’urgence que mon état nécessite. Grâce à ce traitement, je recouvre la vue deux heures plus tard. Sans cette providentielle rencontre je risquai une cécité plus ou moins partielle. …

Nous reprenons enfin le chemin de l’hôpital. A l’arrivée, un spectacle affreux nous attend lorsque nous passons devant l’entrée de la salle qui sert de morgue… partout des civières surchargées des corps ensanglantés, percés, déchiquetés par les rafales d’AA52… Bien qu’ habitués à nous rendre dans cet endroit sinistre où j’ai vu de trop nombreux cadavres d’hommes, de femmes et d’enfants sauvagement martyrisés par les tueurs du FLN, aujourd’hui je me sens défaillir car le comble de l’atroce est atteint avec ces dizaines et ces dizaines de corps percés cette fois de balles françaises. Les différentes équipes de médecins et le personnel hospitalier resteront mobilisés plus de douze heures d’affilée. Dans les cliniques de la ville, à Lavernhe, à Solal, la même atmosphère fébrile va régner.

La ville étant un véritable champ de bataille, je regagne mon domicile en empruntant le boulevard du Télemly, n’ayant que deux barrages de militaires à franchir sans trop de difficultés. Après ce que je viens de vivre et surtout ce que j’ai vu à l’hôpital, je me retiens de justesse de cracher au visage de cet abruti qui détaille ma carte d’identité avec une attention aussi soutenue qu’imbécile. Et, pour me faire peur, certains militaires manœuvrent les culasses de leurs armes dans mon dos pour me faire croire à un éventuel tir … ………..

Je vous adresse aujourd’hui les quelques pages extraites de mon recueil de souvenirs et qui relatent cette tragédie.

Sur les clichés joints au compte-rendu que je vous ai adressé au nom de mon père,  j’ai fléché sa position sur les marches de la grande Poste. Mon père était le dernier Président de l’importante association d’Anciens Zouaves d’Alger. Il fut blessé au mollet par un éclat de projectile au fusil mitrailleur.

Roger SUDRY
31 rue Clément Roassal
06000 Nice.
Nice 8 mai 2008.


Quartier du Plateau Saulière au dessus de la Grande Poste
En noir, la rue Denfert Rochereau .

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[1] L'ypérite est un liquide huileux (Sulfure d’éthyle deux fois chloré) utilisé comme gaz de combat, suffocant, lacrymogène et vésicant. Gaz mortel, nommé également gaz moutarde utilisé durant la première guerre mondiale à partir de 1917. Ce gaz toxique a été utilisé pendant la grande guerre 14-18 à Ypres en Belgique d'où son nom. C'est un gaz vésicant qui attaque n'importe quelle partie du corps provoquant de graves brûlures. Sous sa forme liquide un demi-milligramme suffit à provoquer sur la peau une cloque de la taille d'une noisette et la même quantité projetée sur l’œil conduit à la cécité.  A cause d'une grande persistance, en plus du masque à gaz, les soldats devaient porter des vêtements de protection imperméables. Dès son apparition, l'ypérite est devenu le principal gaz de combat. S.G.

[2] Précisions sur ce dérivé d'ypérite communiquées par Roger Sudry
Nice 20 février 201
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Les gaz lacrymogènes utilisés par l’armée française le 26 mars 1962 à Alger

Dans mon livre de souvenirs (« Mon Alger tricolore », tome 2) j’avais évoqué l’intervention d’un hélico de l’armée, dès la fin de la tuerie de la rue d’Isly, d’où étaient larguées des grenades lacrymogènes sur les rescapés de la fusillade…

Victimes de cette attaque alors que j’arrivais au niveau de l’église Saint Charles, rue Denfert-Rochereau, sévèrement atteint et miraculeusement secouru et soigné sur place par le Docteur Beauvais, ophtalmologue, je suis aujourd’hui – 50 ans plus tard  - en mesure de confirmer avec plus de précision encore ce qu’un capitaine du Génie me confiait à l’époque à Alger :

Ce n’étaient pas des grenades lacrymogènes qui étaient larguées sur nos têtes mais des bombes lacrymogènes de combat utilisées jusque-là par l’armée pour exterminer les fellouzes dans les grottes qui leur servaient de refuge dans le djebel…

Des militaires de haut rang, amis de longue date, m’ont remis tout récemment une documentation édifiante sur la dangerosité du  chlorobenzylidène  manonitrile ou gaz CS  composant ce type de munition à très forte concentration.

Je cite les conclusions de cette étude sans en changer la moindre virgule :

Effets sur l’organisme

Les voies respiratoires et le système digestif sont les premiers touchés en l’espace de 20 à 60 secondes. Dès l’exposition, on assiste à une activation intense des voies lacrymales, une irritation des voies respiratoires et des nausées accompagnées de vomissements selon la dose. La salivation est accentuée. À forte dose, il peut provoquer des hémorragies internes, des œdèmes pulmonaires et une détresse respiratoire qui peut être fatale. Le foie, le cerveau et les reins sont particulièrement vulnérables. Les substances produites lors de la dégradation du CS  par le métabolisme comme le cyanure sont très toxiques. Les effets à long terme sont moins connus mais le CS peut induire des bronchites, de l’asthme, des maladies du foie et des reins ainsi que des troubles neurologiques comme l’épilepsie.

Il faut savoir que ce gaz a été employé aux USA lors de l’assaut  mené contre le repère de la secte de David Koresh à Waco (plusieurs victimes) ainsi qu’en Irlande, à Londonderry contre l’IRA ; après enquête officielle lancée sur les effets médicaux du CS, l’armée britannique a cessé d’utiliser ce type de munitions.

Le pouvoir politique français n’a pas eu autant de scrupules à notre égard… Il fallait nous réduire par tous les moyens…  Pour nous, pas de repentance, mais l’obligation d’oublier et de nous taire.

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