4.14 - Le Putsch - Alger avril 1961 - Témoignages : Marc Lancrey

III - Histoire et récits - De 1945 à 1962 les évènements

1- Témoignage de Marc LANCREY mardi 3 novembre 2009.

Parachutistes en Algérie.

Par un beau matin ensoleillé de décembre 1956, j’arrive en bateau Alger et découvre cette belle terre d’Afrique où, sans le savoir encore, je passerai plus de 35 ans.

C’est le 24 décembre. Je viens de m’engager au 1er régiment de chasseurs parachutistes, le 1er R.C.P., Le plus ancien régiment parachutiste de l’armée française, l’un des plus glorieux.

De nombreuses années après, en écrivant ces quelques pages sur ce que j’ai fait là-bas, je peux affirmer que j’y suis venu moins par patriotisme que par goût de l’aventure et je crois que j’ai été bien servi.

Pourquoi me suis-je engagé ?

Ni moi, ni ma famille n’avions le moindre intérêt dans cette Algérie dont je ne connaissais strictement rien : c’était pour moi la porte de l’Afrique, ce continent où dès mon plus jeune âge, j’ai rêvé d’aller.

Quelques mois avant mon engagement, mon père, passionné d’aviation, se tue en avion. L’État français est moins généreux que maintenant et je me rends vite compte que la ridicule retraite que touche ma mère ne lui permettra pas de m'offrir de longues études.

Et me voici donc à Alger le 24 décembre 1956.

Je ne suis alors qu’un bien modeste soldat de 2ème classe et je ne tiens pas à rester dans cette espèce de caserne où l’on m’envoie aussitôt après avoir débarqué.

On me fait comprendre que mon lieu d’affectation est Philippeville, ce que je sais très bien mais qu’il n’y aura aucun moyen avant début janvier pour que je puisse m’y rendre.

Je suis furieux et me débrouille pour trouver un embarquement sur un petit caboteur, le « Djidjelli » en partance trois heures plus tard, précisément pour Philippeville.

Le responsable des entrées et sorties de la caserne me trouve bien déterminé, pour le jeune bleu que je suis et il finit par m’autoriser à partir par cette voie maritime : je passerai finalement un Noël bien sympathique avec ces marins dont je découvrirai plus tard combien l’amitié et la considération qui existent entre eux et les parachutistes sont profondes, entre autres avec mon beau-frère Jean-Pierre Gautier, marin lui aussi.

J’arrive à Philippeville au camp Péhau, à une dizaine de kilomètres du village d’El Alia où eut lieu, il y a quelques mois, le plus épouvantable des massacres commis par les rebelles du FLN.

On nous en montre le livre blanc : les photos qu’il contient nous donnent conscience de la nature de la guerre que nous aurons à faire, avec en face de nous, non pas des ennemis mais de criminels assassins.

Ce fut pour moi une découverte fondamentale en même temps qu’un choc profond car j’imaginais auparavant que la cohabitation était parfaitement possible entre Français, Arabes, Kabyles, ou autres, qu’ils soient chrétiens, musulmans ou rien du tout, pour peu que chacun y mit un peu du sien.

De telles images semblaient l’exclure totalement et j’ai pris conscience du rôle qui allait être le nôtre : combattre sans restriction aucune les rebelles et tenter de gagner l’attachement des populations locales en les éloignant du FLN.

Je suis encore persuadé que le pari pouvait être gagné militairement. Je ne savais pas que politiquement, ce serait totalement différent, avec le plus souvent de bien curieuses prises de position des plus hautes autorités françaises.

Les cinq mois exceptionnellement difficiles sur le plan physique passé à Philippeville, nous ont aguerris et nous partons pour Zéralda, au 1er Régiment Étranger de Parachutistes, le 1er R.E.P., pour suivre le stage à l’issue duquel nous serons brevetés parachutistes.

J’étais loin d’imaginer que ce serait aux côtés de ce brillant et exceptionnel régiment que prendrait fin ma vie militaire en 1961.

Je demande ensuite à être affecté au Commando du 1er R.C. P. dont la base arrière est à Aïn Taya, charmant petit village dont  nous ne profiterons pas souvent, étant sans cesse dans les djebels à traquer les rebelles.

De 2ème classe, je suis nommé caporal, puis caporal-chef et sergent. Le rythme des opérations est infernal mais nous avons une forme éblouissante, entretenue par de beaux résultats dans nos accrochages. La victoire nous paraît possible.

Le 1er R.C. P. étant une unité de réserve générale, nous sommes appelés partout où ça chauffe. En train, en avion, en hélicoptère, en camion et le plus souvent à pied, je découvre du nord au sud et de l’Est à l’Ouest ce merveilleux pays qu’est l’Algérie, avec ses paysages fabuleux : L’Aurès, le Djurdjura, les grands plateaux du Sud, les oueds bordés de falaises vertigineuses, les superbes côtes et surtout le désert …

J’y côtoie des populations certes très primitives mais très hospitalières, toujours rassurées par la présence des troupes françaises.

Dans certains villages du fond des Aurès, les habitants qui nous regardent comme des extraterrestres nous disent qu’ils n’ont jamais vu un Français ! Que faisaient donc nos administrateurs depuis 1830, date du commencement de la présence française ?

Je continue à considérer que la cohabitation avec ces populations bien que de races, de religions et de cultures bien différentes des nôtres est parfaitement possible.

Puis c'est le 13 mai où cette cohabitation prend une forme que personne n’imaginait : trop beau pour être vrai !

Quelques jours plus tard, j’assiste à Alger à l’arrivée de De Gaulle. Oui j’ai été l’applaudir à Alger quand il a prononcé son légendaire « je vous ai compris ! ».

On connaît la suite car l’ambiance va changer bien vite : pourquoi nous interdit-on de poursuivre les rebelles quand ils se réfugient en Tunisie ou au Maroc, véritables bases arrières intouchables ? Pourquoi De Gaulle laisse-t-il entendre que l’autodétermination et l’indépendance sont envisageables alors que les rebelles sont traqués partout ?

Avec un ami de notre commando (avec qui j’étais au lycée de Toulon) nous passons en 1958 le concours d’entrée à l’École des Officiers de Cherchell, sans grands espoirs : les parachutistes n’y sont pas toujours très bien vus (trop râleurs, trop sectaires, trop sûrs d’eux, trop je ne sais quoi…).

Et j'apprends pourtant que je suis classé premier du concours d’entrée !

Je rejoins Cherchell pour six mois. C’est une performance formidable que réalise cette école qui, avec des chefs de qualité, forme en si peu de temps des officiers de valeurs et nombreux sont ceux qui laisseront leur vie sur cette terre africaine.

J’en sors six mois plus tard sous-lieutenant et c’est ensuite un mois, un vrai mois de vacances, passé à Pau pour y suivre le stage d’officier parachutiste : un saut tous les matins, parfois deux, parfois la nuit et quelques « exercices de combat » qui me font sourire, quand je pense, mais il faut être bon joueur, à tout ce que j’ai vécu en Algérie où je retourne à l’issue du stage.

À ma demande, je rejoins le Groupement de Commandos Parachutistes, le G.C.P. à la tête duquel se trouve un très brillant officier de la Légion Étrangère, le Commandant Georges ROBIN pour qui j’ai une immense estime.

Les mois passent en opérations mais l’enthousiasme du passé s’estompe lentement.

Pourquoi risquer tous les jours sa vie ?

Pourquoi De Gaulle ne donne-t-il pas une suite favorable au ralliement de tous les rebelles, proposé par Si-Salah au moment où, sur le plan militaire, le FLN se trouve dans une situation de plus en plus délicate ?

Les troupes françaises sont partout, et elles gagnent les combats.

Les sections administratives spécialisées, les fameuses S.A.S font un travail formidable pour s’attirer la confiance des populations et elles y parviennent, les villes redeviennent calmes et vivantes.

De Gaulle ment : aux uns, il expose que la tâche accomplie par les militaires est formidable et qu’il faut poursuivre le combat jusqu’à la victoire finale, aux autres, il évoque l’autodétermination. L’indépendance aussi. Peut-être mais certainement pas en négociant avec les traîtres et les assassins du FLN bien installés à Tunis et au Caire.

L’indépendance, elle sera accordée au fil des ans à de nombreux autres territoires, nos ex-colonies, en préservant, même en privilégiant avant tout, le maintien de rapports étroits avec la France. Ce fut en général une brillante réussite.

Pourquoi n’a-t-il pas voulu la même issue en Algérie ?

On commence à savoir que secrètement, De Gaulle a des contacts avec le FLN de l’extérieur et il ne fait plus l’ombre d’un doute que c’est avec lui qu’il bradera l’Algérie en allant jusqu’à amputer le Maroc de territoires qui historiquement lui ont toujours été soumis.

Le Maroc finira par l’accepter mais en échange de la reconnaissance par l’Algérie du caractère marocain du Sahara occidental… Qu'en fait, le gouvernement algérien, toujours aussi franc, ne reconnaîtra jamais !

Un matin, le 20 avril 1961, le Commandant ROBIN réunit les officiers du G.C.P. et nous tient ce langage : « quatre généraux parmi les plus brillants de l’armée ont prévu dès demain une opération pour prendre les pleins pouvoirs à Alger, mais Alger seulement. Il n’est "pas question d’aller plus loin. »
« Avec le 1er R.E.P., le G.C.P. participera à cette opération mais que ceux d’entre vous qui ne souhaitent pas s’y engager me le disent immédiatement. »

« Ils quitteront aussitôt que G.C.P. pour une autre affectation. Réponse dans une heure. »

Aucun officier, pas plus qu’au 1er R.E.P., ne demandera à quitter son unité et c’est de notre plein gré que nous rallions Alger le soir même.

Je suis chargé avec mon commando de prendre le Palais d’Eté, superbe résidence du Gouverneur, mission réalisée avec succès et sans aucune difficulté entre 2 et 3 heures du matin : le Gouverneur et un Ministre de passage (Robert Buron) sont nos prisonniers.

Voilà comment je suis, moi aussi, devenu un rebelle, un hors-la-loi !

J’ai pensé que nos quatre généraux, Salan, Challe, Jouhaud et Zeller, pour peu qu’ils disposent des pouvoirs civils et militaires, pouvaient conduire l’armée à cette victoire finale et définitive qui était à portée de main. Je l’ai réellement cru connaissant bien la situation et l’ambiance sur le terrain où nous traquions et écrasions les fellaghas partout où ils étaient, où les populations se rapprochaient de nous où tout nous laissait supposer une issue où Français et Algérien vivraient en bonne entente.

C’était sans compter sur l’immense et stupide orgueil de De Gaulle et de sa clique de politiciens véreux. On  connaît la suite :

Une armée désorganisée, privée de ses meilleurs officiers dont une centaine fut emprisonnée, une Algérie jetée dans les bras de l’URSS, un Maroc très remonté contre la France pour la perte d’une immense partie de son territoire, lâchement rattachée à l’Algérie… Surtout là où il y avait du pétrole.

Une fois arrêté, je n’ai pas quitté l’Algérie avec les honneurs mais je l’ai quittée dans l’honneur, rapatrié début mai 1961 dans le DC4 personnel du Premier Ministre, avec quelques-uns de mes camarades, pour être mis en prison.

À l’arrivée à la base aérienne de Villacoublay, nous sommes « accueillis » par les CRS en armes et nous prenons place dans leurs « paniers à salade » d’où je vais découvrir Paris car je n’y étais encore jamais venu.

C’est au Fort de l’Est que commence notre détention. Quelques magistrats et quelques officiers qui n’avaient sans doute jamais quitté leurs bureaux de métropole nous interrogent : « comment des officiers comme vous, avez-vous pu vous lancer dans une telle aventure et vous faire manipuler par quelques individus menteurs et arrivistes qui ne voyaient que leur propre intérêt… etc… etc… ? »

Nous sommes stupéfaits d’entendre de telles sottises et faisons savoir haut et fort que nous avons agi en pleine connaissance de cause, de notre plein gré et que s’il y a eu mensonge ou trahison, c’est du côté de De Gaulle et non du nôtre qu’il faut chercher.

Au Fort de l’Est, nous chantions beaucoup (un beau disque y a même été enregistré par nous) et nous n’avons étonné personne en chantant souvent, la belle chanson d’Édith Piaf, tout de même un peu revue et corrigée :

« Non rien de rien, non je ne regrette rien ».

« Ni la vie qu’on a eue, ni la prise du corps d’armée d’Alger… »

Dans un tout autre domaine, j’ajoute en conclusion, que c’est au fort de l’Est que j’ai connu mon épouse, Marie Armelle. Elle et une de mes cousines, rendaient souvent visite aux « malheureux prisonniers » que nous étions devenus, après des années passées à nous battre pour maintenir une présence française dans cette Algérie que nous avions tous beaucoup aimée : voilà de quoi nous étions coupables !

Le 1er REP et le GCP furent dissous fins avril 1961 dans le superbe petit port de Ténès, à l’issue d’une cérémonie d’une grande simplicité et avec beaucoup d’émotion : deux unités brillantes de l’Armée française disparaissaient parce que leurs officiers, leurs sous-officiers et leurs hommes de troupe pensaient qu’on pouvait impunément croire en la parole donnée : « ne jamais abandonner les populations d’Algérie ».

J’ai quitté l’Armée quelques mois plus tard.

Attaché au continent africain, j’y suis retourné cette fois comme civil, au Sénégal, en Mauritanie, au Mali, en Côte d’Ivoire, au Gabon, au Congo, en Centrafrique, au Cameroun, au Tchad, au Togo…

Après les presque 5 ans  passés en Algérie, j’ai passé en Afrique Noire 30 ans, devenant au fil des ans directeur général des filiales africaines d’un grand groupe français, la SCAC.

J’ai également eu l’honneur d’être Consul Général Royal du Royaume de Danemark.

C’est un peu plus tard que j’ai découvert le Maroc où j’ai eu l’immense bonheur de trouver là-bas ce que j’avais tant espéré trouver en Algérie : un formidable contact avec les populations, tout particulièrement celle des douars les plus reculés qui m’ont toujours apporté une incroyable hospitalité : ces gens-là n’ont rien mais ils vous donneraient tout.

Non, je ne regrette rien de mon passé africain.

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Marc LANCREY  d
ans L'Ouarsenis

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Marc LANCREY à Moulay Abdelkader

Ci-dessous en avril 1961, à Alger, dans les jardins du Palais d'été, pendant le putsch,
Marc Lancrey est au milieu des parachutistes de son commando

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Ici complètement à gauche

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